couv70550638

 

« Parfois à des petits carrefours inattendus de la vie, on découvre que depuis un bon bout de temps déjà on avance sur un fil, depuis des années on est parti sur sa lancée, sans l’assurance qu’il y ait vraiment quelque chose de solide en dessous, ni quelqu’un, pas uniquement du vide, et alors on réalise qu’on en fait plus pour les autres qu’ils n’en font pour nous, que ce sont eux qui attendent tout de nous, dans ce domaine les enfants sont voraces, avides, toujours en demande et sans la moindre reconnaissance, les enfants après tout c’est normal de les porter, mais elle pensa aussi à tous les autres, tous ceux face auxquels elle ne devait jamais montrer ses failles, parce qu’ils s’y seraient engouffrés, ils ne lui auraient pas fait de cadeaux. Ils sont rares ceux qui donnent vraiment, ceux qui écoutent vraiment. »

Il m’a sauté en pleine figure ce bouquin. Serge Joncour… « Repose-toi sur moi », son petit dernier comme on dit. Collision frontale. Parce qu’on n’est pas Serge Joncour pour rien. Parce qu’on n’est pas un écrivain national parcourant la France entière, des salons, aux cafés en passant par des halls de gare, des librairies sans y voir la détresse des cœurs dans les villes et les campagnes, parce qu’on n’y laisse pas quelques cailloux s’égrainer sur les chemins poussiéreux ou sur les trottoirs bitumés sans y laisser de soi, un bout de ce qu’on voit.
Parce que Serge Joncour a une plume, une façon de tendre un miroir sur les échoués, les gros bras - gros cœurs, les histoires d’amour qu’on emporte avec soi pour s’en faire de beaux souvenirs de lectures, de tendres clins d’œil à nos vies qui sont pourtant presque-parfaites.
Parce que oui Serge Joncour a ce regard, cette capacité à capturer les détresses, les prendre à bras le corps et en faire des couvertures qui nous réchauffent les soirs d’hivers lorsqu’on cherche un Ludovic comme réconfort. Parce que Serge Joncour lorsqu’on le rencontre on est désarmé autant que lui peut l’être et parce que « Repose-toi sur moi » est une collision à nos mondes bien  huilés, bien douillets.

« Repose-toi sur moi » parce que, comme Ludovic, ce héros recouvreur de dettes, lorsqu’on est un grand gaillard au charme désarmant par son sourire, se reposer sur quelqu’un d’autre, on ne l’a pas appris. On ne sait pas le faire. Au contraire, on est plutôt celui qui est présent, sur qui on se repose, parce que seul, parce que fort, parce que toujours là en somme pour écouter, entendre, comprendre la souffrance, la détresse de l’autre, se taire.
Un roc ce Ludovic, un rocher sur lequel le bernique se pose, l’huitre s’accroche. Un roc oui. Immuable. Un roc-bloc sur lequel on a envie de s’étendre, sentir le cœur battre, la roche se réchauffer sous notre corps. Un roc qui nous entoure de ses bras, nous protège mais surtout nous maintient la tête hors de l’eau alors que lui-même s’immerge sous l’effet des marées.
Un drôle de beau type ce Ludovic. Le genre de bonhomme que l’on ne peut qu’aimer. Un peu bourru, un peu gauche de ne savoir quoi faire de ce corps immense, baraqué, ce corps qui peut paraître indisposé car par normé, loin du stéréotype placardé sur les colonnes Morris.
Ludovic où le style de mec qui lorsqu’il aime, se jette à cœur et corps perdus dans l’histoire, ne fait pas semblant mais ne sait pas le dire, le montrer ou du moins pas dans la dentelle et les roses offertes. Un mec avec un coeur gros comme ça et la délicatesse de ne pas le dire, de ne pas savoir quoi en faire.
Ludovic qui aime la simplicité quand d’autres aiment faire le mal, être des corbeaux de mauvaises augures.
Ludovic qui par amour, ira jusqu’au bout, ira jusqu’à s’enliser dans la vase d’un lac, se perdre dans une grande ville où le mot défense devient un lieu d’attaques, se perdre dans les bras d’une rivière au nom d’amour, ne plus reconnaître l’étable ressource, les cailloux qui crissent sous ses pieds. Ludovic et le parfum d’Aurore qui lui colle à la peau, imprègne son odorat, ses rêves, devient son essentiel, celle qui a un prénom qui lui fait relever la tête, tourner le cœur, illuminer la ville de lumière. 

 

« Repose-toi sur moi ». Aurore, femme fragile, délaissée, mère de famille qui n’arrive plus à s’imposer au sein de la cellule, qui se sent mise de côté dans sa société, son entreprise de prêt-à-porter à rayonnement international,  dans un monde qui évolue loin de ses préceptes, de ses rêves de jeune étudiante styliste, la mondialisation, la quête du toujours plus non par besoin mais par spéculation.
Aurore qui s’éteint, le crépuscule et les corbeaux lui rappellant tous les soirs sous ses fenêtres une possible fin. Leurs cris n’est que le croassement de ses peurs, ses craintes. Se perdre dans cette nuit noire, dans cette cour où elle préfère marcher à tâtons que d’allumer les lumières.
Elle est aussi seule que Ludovic peut l’être. Seule avec deux enfants en bas âge, un beau fils qui se réfugie dans ses consoles vidéo, un mari-compagnon qui vit téléphone soudé à son oreille, à leur intimité, qui la voit mais ne l’écoute plus, perdu dans la finance de son monde.
Seule sans amie qui appeler, sans une âme qui lui dit « je suis là », sans personne sur qui, elle, peut enfin se reposer, elle qui a tant porté.
Aurore qui sombre contre les caïds, ceux des grands boulevards et hôtels de luxe, ceux qui ont les dents qui raillent le parquet jusque sur les marchés financiers des pays en voie de développement, des pays où la misère se glisse au détour d’une paire de pompe, ou d’un sac design. Aurore qui se bat contre les corbeaux noirs, ces oiseaux au mauvais œil de son immeuble et ceux de sa société, son associé et ses alliés qui n’ont qu’un seul but l’anéantir, la supprimer, supprimer son identité de petite française à la renommée internationale qui refuse la mondialisation et l’économie souterraine liée.
Aurore qui aimerait enfin pourvoir s’étendre, se poser sur un rocher, entourer de ses bras, la vie, glisser sur l’étang gelé, ne plus être bousculée. Se sentir vivre pour soi et avec soi. Pouvoir poser sa tête sur l'épaule aimée, amie, dans le cou de celui sur qui justement on peut se reposer.   

« Repose-toi sur moi ». Ce mot que l’on meurt d’envie d’entendre, de prononcer, de dire. « Repose-toi sur moi » lorsqu’on a trop porté et qu’il n’y a plus grand monde pour poser sa tête les jours de doute, de bourrasque et de tempête.

Ludovic et Aurore. Aurore et Ludovic. Deux solitaires dans une ville de lumière. Deux solitaires qui habitent le même immeuble. L’une du côté de la façade rénovée et lumineuse, l’autre au fond de la cour, dans les passages poussiéreux et aux fenêtres qui ne ferment plus.
Aurore et Ludovic. Deux cœurs solitaires qui vont se trouver et affronter l’égoïsme de la société, la laideur des grands boulevards, la tristesse des campagnes qui se désertifient et se pourvoient elle aussi dans cette économie qui tue.
Ludovic, le roc, Aurore la lumière. Le phare d’un amour qui ne peut en être un. Un amour qui ne peut que s’échouer sur les récifs des écueils parisiens. L'intime et le contemporain. La bourrasque et la lumière.

Et cette envie de dire à l’autre, à l’ami, le compagnon, la compagne, la sœur, celui, celle qui a porté et qui certains jours, se retrouve seul dans sa solitude, «  repose-toi sur moi, n’aie pas peur, vas-y lâche tout, repose-toi sur moi ».  « Repose toi sur moi » et l’écriture de notre société, les mots que seul Serge Joncour a le pouvoir de nous adresser. Son regard, sa tendresse et sa façon de résister, de nous rappeler qu’il y a souvent quelqu’un sur qui on peut se reposer.
 

 

« Il y a comme ça des projets que l’on garde pour soi et qui aident à vivre. » 

 

Repose-toi sur moi
Serge Joncour

Flammarion