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« On peut rentrer chez soi, prendre le temps d’une douche, le temps de ranger ses affaires. Passer un appel à son N+1 pour lui dire qu’on ne viendra pas cet après-midi ? Qu’on lui expliquera, oui. Demain. D’ailleurs, demain, on ne sait pas si on viendra non plus. Ça va, oui, plutôt bien, même. Il y a eu des grèves, mais ce n’est pas la raison. Ce n’est pas la raison puisqu’on est chez soi, à l’heure prévue. Allongée dans son lit, fenêtre ouverte, à se demander si on osera pour de bon, demain, après-demain, ne pas retourner travailler. Ne plus y retourner. Changer les choses. En sachant que les chances sont minces, très minces, de trouver ce courage-là, ou cette inconscience-là. Inexistantes. » 

S’il y a une fonction publique, il y a des hommes et des femmes, des femmes et des hommes qui œuvrent pour la qualifier, qui ont décidé, avec envie ou par obligation, de servir les habitants qui composent un pays, de faire fonctionner les rouages d’un état composé de ministères, de préfectures, de fonctions spécifiques tel que la santé, l’éducation, le transport, la défense du territoire, l’agriculture, la finances et l’économie, les sciences…
Il faut des femmes et des hommes qui travaillent dans ses domaines pour continuer et contribuer à répondre aux demandes d’une population.  

Mais pour vous dire la vérité, j’hésitais à ouvrir ce recueil de nouvelles d'Arnaud Friedmann, notre auteur romantique-joueur de tennis, ce Gabriel à l’écriture si fine, si juste.
Oui j’hésitais à lire ce que je redoutais, ce que je côtoyais dans mon quotidien professionnel : ces nantis de fonctionnaires, ces fainéants et j’m’en foutistes, ces preneurs d’otages les jours de grève ou les jours où le bon papier n’arrive pas au bon moment, ou le train à décider d’arriver comme à son habitude en retard (car c’est bien connu un train n’arrive jamais à l’heure, quelle idée quand même !).
Je redoutais de croiser sur ma route de lectrice, tous ces mots que j’entends sur mon chemin, lors des réunions de famille, dans les couloirs du métro, des souterrains, des bureaux où l’on attend sagement que la personne appuie sur son bouton et nous appelle.
J’avais peur aussi de lire un pamphlet pro-syndicaliste, les meneurs de manifestations, défenseurs des règles salariales et du code du travail. J’avais peur de devoir prendre une carte à la CGT, la CFDT ou que sais je FO et compagnie. 

Bref je craignais ces raccourcis comme on craint le lait qui déborde de la casserole, le beurre trop cuit qui donne un goût rance à la sauce. Je craignais de ne pas trop me retrouver dans cette vie secrète du fonctionnaire 

Car secrète est sa vie. Seriez-vous, en effet, deviner qui se cache derrière celui ou celle à qui vous vous en prenez ? Connaissez-vous ses rêves, ses secrets, ses désirs, ses contraintes professionnelles, sa hiérarchie, ses colères et ses rires ? Qui est ce personnage qui porte un badge au matricule attribué ? Qui est celui ou celle qui dresse des PV à longueurs de journée afin de remplir un quota demandé ?  Qui est ce jeune cadre dynamique aux dents acérées à faire pâlir d’envie ceux qui l’entoure ?
Qu’allais-je découvrir dans ce bouquin de 249 pages (si j’exclue le sommaire final) qui parlait de travail, de la fonction publique, de policiers au bord de la déprime, de conseillers clientèle SNCF qui rêvent, de maitres nageurs au vagabondage d’idées, d'un syndicaliste chargé d’ennuis,  d’actes mesurables  de santé ou de statistiques désabusées, d’exigences alors qu’on le sait les fonctionnaires sont justes des hommes et des femmes qui emplissent les bureaux, les écoles, les hôpitaux, les lieux où l’on aime se plaindre contre une fonction qui ne tourne plus rond ? 

Voilà où j’en étais lorsque j’ai commencé ma lecture de « la vie secrète du fonctionnaire ». Qu’allais-je y trouver ? 

C’était sans compter la plume tendre, drôle, folle, sincère et malicieuse d’Arnaud Friedmann. Car oui, Arnaud était ce génie, cet être qui sort d’une lampe d’Aladin et qui vient nous rappeler que chacun d’entre nous, chaque homme et femme composant la fonction publique et avant tout un être humain. Chacun d’entre nous vagabonde, rêve de ne plus avoir affaire à des statistiques, des tableaux à remplir où le client (on ne dit plus usager, c’est bien fini de faire usage, on commercialise) est traité comme un chiffre, un vecteur commercial et économique.
Alors pour lutter contre les papiers qui s’entassent, l’agonie d’une fonction qui devient individualisée, déstructurée, déshumanisée au gré des plans, des activités, des filiales créées et des chiffres cachés, Arnaud les a fait parler, entrer dans une petite résistance qui vainc l’ennui de leur profession, les ambitions secrètes, le désœuvrement du cadre au dossier surbooké et harcelé par une hiérarchie qui presse le temps comme on presse un citron. Il casse les schémas par le rire, la tendresse, la drôlerie d’une situation, la surenchère des demandes et des colères. et tout cela sans aucune animosité ou relent d’un syndicalisme convaincu et à prôner.  

C’est fin, bonhommne, un brin caustique, tendre. C'est bon (même si et comme dans toutes nouvelles, certaines sont plus réussies que d'autres) et lorsque le miroir s’inverse, on se demande ce que nous ferions si nous aussi, nous étions dans la fonction publique, si nous étions cadre, employé, subalterne ou encadrant et surtout nous nous demandons si nous serions capables de supporter ce que supportent, entendent, résolvent, essayent au quotidien de palier ce que nous décrions tant.  

Arnaud Friedmann, je signe d’accord pour rêver encore et toujours et me dire qu’au bout d’une file d’attente, un dossier ou un chiffre aligné,  il y a avant tout un être humain, une femme, un homme qui tente, avec ses moyens, de résoudre un problème de mon petit quotidien.

 

La vie secrète du fontionnaire
Arnaud Friedmann
JC Lattès

 

A retrouver sur France Inter dans l'Amuse Bouche :