mathias enard

 

« Je t’ai cherché longtemps dans Beyrouth
Dans la poudre d’or des couchants
Au phare
Au haut de la Grande Roue
Parmi les trois fleurs du jardin public
Dans les ruines du centre-ville
Entre les herbes folles de la gare abandonnée
Dans les wagons de trains fantômes
Et longtemps j’ai cherché Beyrouth » 

Lire Mathias Enard, c’est partir à la rencontre de nouveaux mondes, perdre sa boussole et entrer dans des dédales aux senteurs orientales, aux mots où l’errance brûle nos yeux, où les fumées sortant des narguilés nous envoutent. Il y a une géographie de l’intime chez lui, une écriture qui relève de la justesse linguistique, de la parole véritable, la noblesse de ceux qui ont voyagé et sont revenus les bras chargés de cadeaux, d’anecdotes, de philosophies rencontrées.
Lire Matias Enard, c’est traverser les steppes, courir après les ombres, son ombre, au-delà des dunes entrevues. Se perdre dans les citées interdites, entendre les sons sortir des cithares, explorer de vastes territoires où l’Orient nous ouvre ses portes comme pour mieux nous envouter. Il parcourt les villes à dos de proses, de vers, de rimes, de mots pour en rapporter la quintessence de la romance, la poésie, l’écriture mène.  

Et puis il y a ce voyageur immobile, celui des déserts invisibles, des villes froides et perdues, des étendues où personne n’a jamais mis les pieds mais où seul lui peut nous décrire les paysages, le vent, les nuits, les jours qu’il faut pour se découvrir et s’étourdir. De grandes baies stériles comme des phares qui subliment la nuit.
Il y a de l’errance figée qui nous amène à chasser nos habitudes, à ouvrir les sens, s’ouvrir au monde, se fier qu’à sa boussole humaine, sa fulgurante envie de s’aventurer, de ne jamais se fier à ses connaissances mais uniquement à ses instincts. Et apprendre, apprendre de l’autre, de soi, des autres. Entrer en conflit avec ses acquis pour mieux faire la paix avec son inné, ses ainés.  

Traverser l’Europe déstructurée, la Pologne à jamais figée dans ses territoires annexées, ces camps de la mort, les pays Baltes où l’odeur du souffre brûle encore les poumons et les fois. S’engouffrer vers la Russie, puis embarquer sur la Mer Noire en marchant dans les plaines désertiques du Tadjikistan. Retrouver cet Orient qui n’a jamais autant porté son nom que terre qui s’éveille au son des canons et des fusils. Entendre les muezzins, sentir les épices, souffrir au nom de Beyrouth, ville en sang. Se rapprocher des survivants qui ne combattent plus que le silence, les cris de ceux perdus restant à jamais terreau des herbes folles semées dans le désert. Entrer en hommes libres et ouvert, ouvert à ses frères, ressentir comme jamais l’âme humaine.

Le souffle de l’orient.
Le souffle du vent.
Le souffle des errants.
Le souffle des vivants. 

Poursuivre le voyage des lignes de la main qui partent à la rencontre de la ligne, des mots, de la page. Se couvrir de parures qui ne sont qu’habits nous montrant l’absence, des fantômes dans nos miroirs. Qui être ?
Croire voir sous le soleil fragile, les premières chaleurs qui chantent le printemps, la joie infime du mimosa, boire le premier vin. S’enivrer. Etre ivre de ses milles senteurs des pays traversés. Etre vivants parmi ceux qui sont couchés. Et puis doucement ouvrir le livre. Les lèvres du vent se déchirent, les pas s’impriment dans la neige. « Et je te vis comme une poésie au dos du cœur malgré la vieillesse et le gel. » 

Lire Mathias Enard et trouver refuge là où on ne croit jamais aller, être, loin des fureurs, des cris, des révoltes. S’aventurer sans jamais renoncer. Etre voleur de la vie, de la sienne. 

 

Dernière communication à la société proustienne de Barcelone
Mathias Enard

Inculte