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« Il était une fois

Un père, une mère et une fille
Le père avait la forme d’une ombre se faufilant sur les murs
La mère, le visage caché, portait une longue robe balayant la terre
La fille, silhouette légère, avait les pieds suspendus dans l’air
Et tous les trois gardaient un secret dans le creux de la mais
Sur leur paume, un mot était gravé : EXIL  

La fille n’avait plus de jouet
On raconte qu’elle les avait échangés contre les lettres de l’alphabet
La mère n’avait plus de sourire
On raconte qu’elle l’avait échangé contre une poignée de souvenirs
Le père n’avait plus de jeunesse
On raconte qu’il l’avait échangé contre quelques pièces de monnaie
Et tous les trois peu à peu devenaient des étrangers 

La terre se dérobait sans cesse sous les pieds de la fille
La mémoire s’échappait sans cesse de la tête de la mère
Les pièces manquaient toujours dans les mains du père
Et tous les trois peu à peu perdaient le goût de la vie 

Alors la fille détourna ses yeux de la terre pour apprendre à voler
La mère chassa la mémoire pour apprendre à oublier
Le père ne compta plus ses sous pour apprendre à rêver
Et tous les trois se mire à rire 

Leur rire résonnait si loin
Qu’il pénétra jusqu’en dans les oreilles de leur famille
Leur rire résonnait si fort
Qu’il fit trembler la terre délaissée
Leur rire résonnait si haut
Qu’il réveillât leur mémoire engourdie
Mais tous les trois, à force de rire, avaient les larmes aux yeux à présent 

Et leur rire pourtant si beau pourtant si fort
Résonnait comme résonnent les pleurs à présent
Les pleurs
D’un père, une ombre se faufilant sur les murs
D’une mère, un visage caché portant une longue robe balayant la terre
D’une fille, une silhouette légère aux pieds suspendus dans l’air
Et tous les trois gardaient un secret dans le creux de la main
Sur leur paume un mot était gravé : EXIL. » 

 

Il y a des livres qui vous marque parce que le thème dans lequel vous plongez vous amène inévitablement à vous penchez sous le dessous des cartes géopolitiques et surtout humaines des terrains de guerre. Ils vous prennent par la main et dès les premiers mots lus vous capturent sans vous laisser la moindre chance de ne pas vous sentir bien dans les pages.
Et lorsque l’écriture se rallie à l’histoire lue, il y a tout pour que, pour ma part en tout cas, nous soyons sous le charme de ce que nous découvrons, même si à l’origine ce qui est évoqué, est lié aux canons, armes, révolutions idéologiques et exils.  

Car au-delà de la partie romancée, il y a chez Marx et les poupées de Maryam Madjidi, une vraie originalité, un zest de vent frais, épicé et oriental, une bulle de jouvence à nous emmener dans les dédales de l’exil fragile. On pourrait bien sûr rapprocher ce livre à cette nouvelle littérature issue de l’immigration géographique, politiques... Je pense à Petit Pays de Gaël Faye ou encore Désorientale de Négar Djavadi, Les grandes et les petites choses de Rachel Khan. Mais « Marx et les poupées » est encore autre chose ou du moins une autre façon d’aborder ce thème, d’entrer dans les difficultés liées à l’intégration, l’apprentissage des us et coutumes, des règles d’un nouveau pays lorsque celui-ci ne vous livre pas toutes les notices explicatives.

 « Marx et la poupée » de Maryam Madjidi est un livre magnifiquement beau, somptueux fragile fil posé entre deux rives de la Méditerranée, deux pays. Il y a des bulles fiévreuses d'exil, de soumissions, de privations aux libertés, de résistances, d’actes politiques contraire à la dictature imposée, de départs forcés, de notions familiales fortes, d’unités, de débâcle, de cohésions, d'apprentissage à une autre culture, une autre pensée, d'intégration, de révolte mais surtout de liberté, la liberté d'être celle que l'auteur écrit. Et c’est cela qui est bon, frais, profondément humain à lire. Car dans ces bulles il y a avant tout la vie, les sourires, les profondeurs, les tristesses, la mélancolie, la gaieté, beaucoup de gaieté. Et lire avec autant de force, de rire, de larmes versées, fait que « Marx et les poupées » est une vraie découverte, un baume au cœur, une envie de rencontrer l’auteur, de trouver que ce Marx a de la gueule, un fil rédempteur et réparateur de nos exils passés. 

Alors bien sûr je pourrais vous raconter l’histoire de Maryam et de ses jouets. L’histoire qu’elle évoque depuis sa naissance et les premiers soubresauts de la révolution iranienne, des couches-culottes « résistances », des réunions interdites dans un pays devenant de plus en plus totalitaire, des interdictions fleurant à tous bouts de champs de canons et de tirs, de l’exil forcé pour continuer à vivre, la perte des repères, des jouets, la vulnérabilité qui se lit sur les visages parentales, subvenir aux besoins d’une famille réfugiée, les fragilités quotidiennes à être soi, de l’apprentissage et de ces difficultés liées à la langue à l’administration, les refus, la scolarité, l’effacement de la culture persane, son rejet et l’adoption d’une nouvelle identité, nationalité. Bien sûr, je pourrais.
Mais il y a autre chose à découvrir, à lire dans ces pages. Il y a la quête à de soi, à être soi. Il y a ces bulles, cette écriture poétique, à la fois simple, vivante. Et au milieu de ces mots, il y a une poupée, une enfant devenue grande et qui a trouvé ses racines, son arbre de construction massive, ses feuilles de vie légères et aériennes.
Et c’est cela qui est irrémédiablement fort et beau à lire, à découvrir. Cette fraicheur, cette jeunesse, cette gaieté, sa rédemption, sa force de vie, sa sincérité touchante et sensible, son humanité et sa chaleur. Il y a la beauté, la force des jours et de la vie devant soi.

 

« Je voudrais passer ma vie à récolter des histoires. De belles histoires. Dans un sac, je les mettrais et je les emporterais avec moi. Et puis à un moment propice les offrir à une oreille attentive pour voir la magie dans le regard. Je voudrais semer des histoires dans les oreilles de tous les êtres. Je veux que ça fleurisse, qu’il en sorte des fleurs embaumantes à la place de toutes les fleurs manquantes, absentes de toutes les Golé Maryam qui auraient dû être offertes et qui n’ont pas pu l’être. »

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2017.

Marx et les poupées
Maryam Madjidi

Le nouvel Attila