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« Tu peux parler fort, exhiber ton savoir, assener tes arguments, brandir ta culture… Mais la conversation est à sens unique et tristement stérile. Au terme de l’échange, tu demeures exactement le même, tu n’as pas évolué d’un pouce. La rencontre n’a pas eu lieu.
Ou bien tu peux laisser l’autre s’exprimer, l’écouter. Et alors te hisser sur la marche qu’il érige puis en poser une. A ton tour. Vois la balle de tennis comme le lien qui te rattache aux autres. Cultive-le tant que tu veux. Ne cherche plus à lutter contre les autres pour être meilleur, Max, mais deviens meilleur grâce à eux. Le tennis est un art. C’est l’art de l’échange. » 

Le grand jour est annoncé, la grande finale internationale du Magnus Tennis va avoir lieu. Dans les vestiaires se concentre la star suprême de ce tournoi : Max Winson,  l’homme qui n’a jamais perdu un match de sa vie. Depuis l’âge de ses 16 ans, Max a remporté tous les tournois, titres et chelems possibles. Numéro 1 depuis 7 ans, il doit faire face au numéro 2 du classement ATP, un dénommé Don Kohler.
Dès qu’il entre sur le court central, la foule en délire scande son nom et rien ne semble pouvoir faire vaciller sa concentration et son génie. Les commentateurs sportifs sont unanimes : le battre semble relever d’une mission impossible tant son talent est remarquable. Le suspens est insoutenable, l’ambiance électrique. Dès la première balle de service, Max Winson pulvérise au fond du terrain son adversaire. « Bom ! ». Les points, les jeux, les sets s’additionnent au bénéfice du géant en T-Shirt Marcel défloqué de toute publicité tellement il est inaccessible. Du jamais vu ! Un tueur ! Kohler n’a pas le temps de toucher une balle que notre colosse enchaine les coups droits, revers, aces meurtriers. Cet homme est stupéfiant, intouchable, un héros grec bronze aux pieds d’argile, tout en force et en beauté.
Le score est sans surprise : 6/2, 6/2, 6/2, 6/1.
Jeu set et match !
La victoire est écrasante et Winson remporte son 25
ème titre en grand chelem laissant KO son adversaire.

 

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Sur le chemin le ramenant dans son palais-villa privé, Max se fait sermonner par son entraineur de père, un tyran bourreau fumeur de cigares qui éructe sa colère entre deux toux rauques et crises de tachycardie. Il a été plus que médiocre concédant à son adversaire six balles dans le filet, six balles perdues, six balles comme autant de flèches tirées à bout portant dans le cœur de son père.  Le prodige n’est que prodige aux yeux du public et de la presse.

  • « Tu crois que tu peux te satisfaire de gagner tes matchs ? L’objectif c’est la perfection. Tant que tu ne gagneras pas tous les matchs sans céder le moindre point, tu resteras imparfait. »

Et malgré les coupes et trophées qui s’entassent à perte de vue dans cette chambre « froide » et à l’armoire immense, malgré toutes les récompenses, Max demeure un éternel perdant aux yeux de ce tyran qui ne vit que pour la suprématie écrasante de son fils. Trop distrait, mélancolique, trop loin de la puissance que celui-ci voudrait pouvoir lui imposer pour devenir la parfaite machine de guerre des courts de tennis.
Jusqu’au jour où le rouage rencontre le grain de sable qui vient enrailler Max. Jusqu’au jour où la maladie va soumettre son bourreau de père à rester clouer au lit et voir arriver un nouveau coach aux méthodes radicalement opposées : l’apprentissage des aléas divers et variés qui risqueraient de le faire perdre.  

  •  « Les habitudes sont faites pour être bousculées. »

 

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Jérémie Moreau m’a encore une fois emportée. Il m’avait déjà subjuguée dans Le singe de Hartlepool mais là son immense talent éclate à sa juste « démesure ». Il y a en lui un vrai graphiste, un vrai chercheur de l’utilisation de la page et des cases. Chaque parcelle est utilisée et le regard se dissémine loin de la ligne claire. Le trait est nerveux, sec, rapide, galvanisant et à la fois très doux, fragile, faillible, harmonieux, tendre.
On entre dans l’histoire de cet antihéros colosse aux jambes démesurément longues et au cœur sensible. C’est beau, tendre, invincible et pourtant nuancé. Car n’est-il pas plus fort, plus beau d’apprendre à perdre, à faire de ses échecs des jeux possibles, à composer avec son adversaire, à tenter de ne pas perdre de balles, de mots et composer avec lui la plus belle conversation, le plus beau match de tout les temps ? N’est-il pas plus doux d’apprendre à vivre avec sa vraie nature et à aller à la rencontre d’autres chemins, personnes qui nous apprennent à concevoir la vie comme une conversation, une communion entre êtres ? N’est-il pas plus tendre de devenir grand en dehors des courts et de comprendre que dans chaque personne croisée, passe un courant, un fil conducteur qui devient relais, échange, tremplin, essor à son cheminement personnel ? 

C’est tout cette tendresse que nous donne à lire et décrypter Jérémie Moreau. Il y a du bonheur à découvrir l’élégance dans le sport, de tendre vers l’harmonie de l’échange, la beauté du geste, la valeur humaine. Il y a la candeur du héros qui doit faire face à la capitalisation de sa personne, de son aura. Il y a la fragilité de ce grand Petit Prince aux cheveux d’or qui va trouver en un petit tennisman de campagne, celui qui lui apprendra le respect, le professionnalisme, la valeur du mot sport, l’échange, l’amitié. 
Du très beau Max Winson. Du très grand Jérémie Moreau. Passionnant et questionnant sur les limites du sport, les apports humains des personnes rencontrés. Un vrai coup de cœur graphique comme narratif. Bravo !   

A lire les avis de Moka, Noukette, Page des Libraires

  

Max Winson, l’intégrale
Jérémie Moreau

Editions Delcourt

Chronique BD Pénélope Bagieu - Max Winson