9782812611094« Le jour où tu as perdu la parole, j’ai perdu l’usage de mes jambes. Le jour où la parole t’est revenue, je ne me suis peut-être pas levée de mon fauteuil roulant mais tu as réintroduit le mouvement dans ma vie. Il est très différent de sentir le vent sur son visage et de fendre l’air. C’est le genre de nuance qui doit te plaire, à toi qui aimes soulever les apparences pour regarder ce qui se cache en dessous. A la force de tes bras et de tes jambes, pour la première fois depuis plus d’un an, j’ai ressenti la vitesse sur la peau.
Nous sommes des créatures complexes. Nous n’avons pas qu’un système sensoriel, nous n’avons pas seulement cinq sens mais nous en avons un autre, plus fondamental, plus difficile à décrire, que l’on appelle la somesthésie. Des informations nous sont envoyées par des millions de récepteurs depuis la peau, les tendons, les articulations et les viscères. Jusqu’à la racine de nos poils, qui nous donne des indications extrêmement précieuses. Sans ce système, nous ne pourrions ressentir la pression, la douleur, la chaleur, et nous serions en danger constant. La vérité se joue à la racine du poil. » 

La vitesse sur la peau telle une enfant qui court contre le temps pour retrouver un chemin, un fil entre elle et celle qui est partie à tout jamais sans avoir eu le temps de lui dire au revoir. Une course en sens inverse des aiguilles d’une montre comme pour remonter le chronomètre des heures, des minutes et secondes qui ont provoqué la chute, le drame et l’ont condamnée à rester assis sur un banc telle une plante, un végétal, qui ne cherche même plus à capter la lumière ou l’attention. S’éteindre. Se terrer. Ne plus jamais ouvrir la bouche ou émettre un son. S’éloigner de toute source de vie. Mourir à petit feu et sans bruit. Etre végétale parmi les végétaux du Jardin qui l’entoure. Végéter.  Disparaitre aux yeux de tous. Etre « un bonzaï dans un tout petit pot, mes racines dociles se recroqueville pour ne pas faire d’histoire. » 

« Personne ne m’a jamais abordée sur mon banc, pour me demander l’heure, mon prénom ou un mouchoir en papier. On n’aborde pas une plante. » 

La seule occupation, en dehors d’être plante parmi les plantes du Jardin des Plantes, est de regarder inlassablement une reproduction d’une œuvre de Raoul Dufy parce que « la solitude est moins oppressante que la sollicitude ». Parce que se plonger dans cette peinture au motif lumineux lui fait poser la question de la ligne d’arrivée ou de départ, que de tourner en rond dans le même sens que tout le monde n’est pas une fin en soi, qu’il y a une réelle contradiction entre le titre « Race track at Deauville, the Start » et son interprétation, que tout n’est qu’apparence.
Et puis il y a la course à pied. Cette course du temps, ces tours que les joggeurs font tous les jours devant ces yeux, elle, la plante vissée sur son banc. Cette course comme s’ils voulaient « accélérer le temps, mettre toutes leurs forces en commun pour faire avancer plus vite, la grande horloge du monde ».
Alors pour contrer la vision d’une mère disparue trop tôt, contrer le temps, « le rebours de l’horloge », Elina se met à courir dans le Jardin des Plantes. Ce qui n’était qu’au début un souffle de locomotive à vapeur va devenir un bruissement d’ailes de papillon, un pas léger et aérien, une danse au rythme de la vie. Tout cela sous l’œil de celle qui va l’aider à trouver de nouvelles racines, à comprendre ce qu’est une ligne de départ et d’arrivée, à décrypter l’horloge du temps, à comprendre que les émotions sont une richesse propre à chacun d’entre nous, que la peur, les secrets, la mort, mais surtout la vie sont des chapitres qu’il faut lire et inlassablement continuer d’explorer, qu’importe l’handicap ou les obstacles rencontrés.

raoul duffy

Je ne pensais pas que « La vitesse sur la peau » m’emmènerait à aimer tellement ce roman qualifié jeunesse. Car s’il est réellement jeunesse, je veux bien en lire tous les jours des aussi forts, beaux, bons, écorcheurs,  rédempteurs, miraculeux, salvateurs, fragiles, somptueux. Je veux bien que l’on me qualifie de jeune encore et encore et que l’on me donne de tels bijoux à lire.

« La vitesse sur la peau » est un livre qui prend ni plus ni moins aux tripes, nous plonge dans les tourments de l’adolescence face à la mort, nous fait relever la tête et reprendre notre souffle. Il nous donne l’envie de retrouver un chemin et cela même s’il est différent de celui des autres, nous oblige à prendre des virages, de ne pas tenir le rythme, aller contre courant, continuer à vivre quelque soit son souffle, son handicap, son cagibi ou sa prison. Apprendre à faire le deuil, son deuil, sa perte, celui de l’être aimé et retrouver ce qui est nous, au fil des pas déposés sur l’asphalte ou la terre. Et l’image de la vieillesse devenant amitié est sublime.

Fanny Chiarello est décidément une grande écrivaine qui sait surprendre et amener son lecteur là il doit être : au creux de ses émotions, de lui, dans cette partie que l’on tente de dissimuler mais qui nous bâtit, nous fait, nous construit.  Elle écrit ce roman avec soin et apporte par touche des phrases qui entrent en soi, deviennent parades de vie, bulles d’air.
On entre tour à tour dans la peau des divers personnages sans aucune retenue, ni leçon de morale. C’est tour à tour pudique, fragile, sacré, puissant, révélateur comme un bain argentique, une touche d’engrais qui donnerait à la photo sa révélation, à la plante sa croissance.

Il n’y a pas d’âge pour trouver celle ou celui qui nous ressemble, nous donne des ailes, nous apporte des clés et devient pour certains une chaussure à son pied, pour d’autres une main sur l’épaule.

« Rien de ce qui est émotif ne peut être faux, puis que l’émotion n’est pas une question de vrai ou de faux. Le raisonnement le plus imparable ne changerait rien à ce que j’éprouve. J’entends les discussions tamisées avec la même force que je ressens le vide en moi. Rien de ce que l’on pourrait me dire pour me convaincre que je ne suis pas seule ou que la vie est belle et lumineuse, aucun argument ne pourrait me consoler autant que ces discussions tamisées. Elles sont tamisées. »

  

La vitesse sur la peau
Fanny Chiarello

Rouergue