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« Et, ce faisant que je ne connaissais rien de l’amour, je ne connaissais pas le moins du monde à ce qui s’était bâti entre lui et moi.
Je ne sais pas si c’était une forme d’amour. Un lien de dépendance très certainement. Et, au final, une forme d’amour.
Que je cherche aujourd’hui encore sur le visage de mes amis, en dépit de tout ce qui est advenu par la suite. 
Je le vois apparaître parfois en filigrane.

Je ne m’en suis aperçu que récemment. »

 

C’est un fait : l’amitié entre hommes est un sujet peu abordé en littérature comme si chaque épisode écrit cela nous renvoyait à la mythologie et ses guerres fratricides.
Une amitié entre garçons, entre adolescents encore moins. Comme si aborder cette relation devait automatiquement insinuer une virilité, un combat, une forme de violence entre deux frères de sang adulte. Comme si l’amitié était un enjeu fade, puéril, relégué aux souvenirs et jeux de l’enfance, aux trésors de guerre et autres échanges de gouttes de sang. Comme si l’amitié entre deux garçons insinuait une perdition, un amour impossible, une image dégradante et sexuée. 
 

C’est sur ce thème que se sont penchés Arnaud Cathrine et Eric Caravaca dans ce roman paru chez Le Bec en L’air dans la sublime collection Collatéral. Ils nous invitent dans cette plongée en apnée passionnelle, cette amitié virile entre deux adolescents entrant de plein fouet dans le monde adulte. 

Ils sont deux, deux jeunes garçons que tout oppose : l’un est soucieux de sa virilité, un peu teigneux, charpenté, à l’humour offensif, brillant en tout. Il impressionne quiconque s’adresse à lui, est le fer de lance, l’ami à avoir, le compagnon à côtoyer, le pote à inviter, l’idole. L’autre est son contraire. Totalement. Si l’un est celui avec qui on aime s’afficher, l’autre est l’ombre, le délaissé des cours du lycée, le chétif au corps frêle, le mec impopulaire à souhait. Autour de lui sifflent les mots de « Tarlouze », « fiotte » et son seul but est de se tirer de ce lycée sitôt les études secondaires achevées.
Ce qui les rapproche l’un de l’autre : une histoire d’alter égo, l’un sublimant l’autre, l’autre donnant le change à l’un. La nuit et le jour, l’ombre et la lumière.  

On pourrait croire à une histoire sans idéaux, dans l’ennui de l’adolescence et de ces rencontres qui construisent et se perdent dans les dédales de la vie adulte. C’est bien autre chose que nous raconte cette histoire de garçons perdus. C’est la force et l’émotion, la suprématie de celui qui s’égare et l’éclosion de celui qui devient, la vie et la mort, les pertes de repères et les désillusions, les trajectoires qui ne tiennent qu’à un fil, un mot, les fils qui se construisent, deviennent romans, quand d’autres s’isolent et se cassent.

Et c’est l’écriture d’Arnaud Cathrine. Une plume où l’économie des mots signe la sensibilité et l’émotion de cette rencontre, de cette amitié naissante, grandissante. En quelques phrases, il nous brosse le récit, inscrit les personnages dans leur histoire, leur dramaturgie et en fait une ligne de force et de fragilité. C’est pur, sans fioriture, clair, vrai, direct. Et c’est cela qui fait la rébellion, la révolte, la force de ce roman. On entre dans une nuit noire et violente d’adolescents pour en ressortir avec la force et la fragilité des premiers pas dans la vie. Arnaud Cathrine nous touche, nous érafle, nous égratigne par la qualité et la beauté de son écriture.

Les photos-images d’Eric Caravaca sublime le tout. On erre dans le prisme de l’histoire par l’appareil comme si la violence contenue dans les mots de l’auteur s’étalait sur les murs et ces salles dévastées, comme si la vie s’était perdue dans les méandres de souvenirs d’un lointain passé. Il y a l’émotion, la fragilité inspirée par ce qu’on a lu, qui s’étale au grand jour, jouant le raccord, le trait d’union entre l’imagination et l’émotion.  

Une vraie force et sensibilité qu’est cette histoire de garçons perdus.

 

(Pour rappel, la collection Collatéral croise mots et images, textes et photographies en leur donnant une force, un rapport (ou non) l’un à l’autre,  une histoire à part entière. Le texte devient l’image, l’image devient texte, la mise en place d’un dialogue, d’un jeu, d’une unité, un trait d’unions entre les deux – voire Les inconfiants, Vous toucher, Ma mère ne m’a jamais donné la main, De qui aurais-je crainte ?) 

 

Les garçons perdus
Arnaud Cathrine et Eric Caravaca

Collection Collatéral

Le bec en l’air

 

 

HibOO d'Scene : Dominique A "Les garçons perdus" (Live @ Bataclan, Paris - 31 mars 2010)