catherine leblanc

Il n’est plus d’étranger que son propre soi. Il n’est plus éloigné que sa propre identité, ce portrait que l’on ose regarder, tirer la photo, composer. Pourtant c’est grâce à ce kaléidoscope d’images que l’on grandit. C’est grâce à nos visages, nos silences, nos croquis dessinés au lavis ou à l’orange sanguine que l’on comprend nos sentiments profonds, cette émotion que rien ne nous est étrangé. 

Par le reflet d’une ombre, d’un passant, d’un bruit furtif, on porte nos vies le long des chemins, des pavés, des rues et des portes qui s’ouvrent. Clandestinement, comme une grenade lancée, on explose, explore nos routes, voies, passages. On croise des yeux, des mains qui se tendent, alignent notre destin, nous poursuivent, traversent la minute de nos instants, l’heure de nos vies. Tendu vers le vide à la recherche de l’attention, l’argent-roi de ce que l’on attend de l’autre, on s’installe, enroulé dans des couvertures de soi, lambeaux d’attente, désolation des gestes vains. Oublié, on sort du temps, de la mémoire, la quête de ses souvenirs de lorsqu’on était roi, reine, enfant, soi.  

  • « Ils vont et viennent, ils passent. Ils traversent la place. Comme eux, je passe. Les impressions, les sensations, qu’ils laissent sont fugitives, parfois trop ténues pour être retenues, parfois trop fortes pour être oubliées. Jamais trop brèves pour être nommées. »
  • Qui est cet(te) étranger(e) qui se meut, vient à notre rencontre ? Est-ce cet enfant qui joue avec des allumettes, cherchant à faire des bêtises, à toucher le feu ? Est-ce cet homme/femme révolté(e) qui se tait, ne répond pas ? Il y a le visage de cette ligne de départ, de cette chance que l’on nous donne, de ces paris que l’on fait sur la vie. Pile : la lumière, les sunlights. Face : la nuit, l’hiver, On ouvre la fenêtre de nos écrans comme pour mieux respirer, faire défiler les photos de nos souvenirs, de nos mots posés. 

    On revoit à nos âges.

    « Elle va entrer dans le monde des grands, elle ne sera plus jamais petite. Il va falloir décider des choses, même si elle n’a pas réussi jusqu’à là Elle a fait ce qu’on lui demandait à la maison, à l’école. Elle a écouté, elle a suivi. Mais décider, choisir, aimer… elle n’est as sûre d’y arriver toute seule. C’est un léger vertige. »
    « Il se lave les mains. Il dit bonjour à la dame, merci au monsieur. Il est sage comme une image. Une image. Il est poli avec ses voisins. Ne se fâche avec personne. Il craint son père, se méfie de lui. Il prête ses jeux et tape sa sœur en cachette. Il écoute ses profs. Et s’ennuie. Il attend. Demain. Il ne dit rien. Demain.»  

Il/elle part, construit son premier amour, sa première fondation, celle qui le/la rend vivant/e, lui apporte la joie, le fol besoin d’aimer,  l'espoir d’être aimer, d’être le centre, la fraicheur et le bleu/rose de l’âme qui arrive, nait. « Elle prend une place tellement exacte qu’il n’y a aucun autre point où se trouver ».
On compose son puzzle, son bonheur, ce terrible inconnu de l’enfant qui vient. On apprend à mentir, à comprendre les mensonges. Etre mère est terrible. On n’étouffe et pourtant il n’est nulle question de laisser l’enfant. On compose la symphonie, un air qui prend des allures d’arias, de cantates, ou de mélodies surannées. Mise à jour des logiciels de vie à deux, de carnets de santé, des ménages. Suppressions des poussières, rayures qui marquent le parquet. Supprimer, est-ce déjà mourir, refuser d’inscrire sur le disque dur les souvenirs à égarer, ne pas installer ces dossiers dans nos archives ?

Et puis un matin :

  • « Elle ouvre la fenêtre, le soleil entre en même temps que le parfum mes lilas et le charivari des oiseaux, leurs chants qui se répondent. […] Elle range. Elle respire. Prépare le repas, épluche les légumes. Silence. Variation de la lumière sur les objets. Tout à un goût, tout à une saveur. Sans aucune cause, que la vie même, telle est la joie. » 

La petite devient grande. Elle accueille le jour, ses ombres et ses lumières. Elle découvre un trésor, le sien, ce corps dont il faut prendre soin, cette présence étrange qu’elle doit protéger pour tenir dans l’ordre les mots. La magie est là, créant de nouvelles figures, des éclosions de bulles, des images indissolubles, transparentes, scintillantes. Le vent léger emporte les pétales, les douleurs. « Un souffle nu traverse, illumine et déchire». […] « Aimant sans réserve. Si certain du temps illimité de sa vie ». « Mais dans sa tête, elle a toujours la même chanson : comment fait-on pour embrasser un garçon ? ».

Un petit livre envoûtant, doux, tendre sur la vie, sur nos vies. Des portraits épinglés sur la toile canevas, tissus de mots, points de croix. Les phrases s’alignent dans une économie de mots laissant place à l’imagination, l’introspection, la poésie et les silences. On apprend à apprivoiser cette part de sauvage, d’indomptable, d’insoumission qui est notre force qui nous porte, nous transporte. On se relie à ces étrangers, cet étranger qui est nous. Ces multiples portraits sont des vibrants récits de nos vies, lectures de nos maux, nos maisons de pailles et de briques, nos failles de fictions et vents porteurs.  

  • « Secret et force. Le geste d’écrire commençait là. » « Ce n’est pas ce que l’on imagine, gloire et fortune et belle assurance. C’est l’abandon, une à une, des pelures. Chaque phrase m’enlève quelque chose. J’apprends à l’apprécier ». 

Comme un message secret, des poèmes en prose, des échappées balades,  Catherine Leblanc nous invite à convier à notre table, cet étranger qui est nous. Et c’est beau, doux, vrai et bon. C’est juste la grande image cachée, celle que l’on ose se rappeler ou tendre. Un vibrant hommage à cette part étrange qui est en nous, une  part de sagesse, un portrait émouvant de ce que nous sommes, taisons, cachons, révélons.  

 

Il n’est plus d’étrangers
Catherine Leblanc

L’amourier

crédit photo ©Gustavo Osmar Santos

 

gustavo osmar santos