C_Anchise_9208

« Il se fout du tiers comme il se fout du quart […], il y a longtemps qu’il ne cherche plus à prouver quoi que ce soit, à passer pour tout ce qu’il est ou ce qu’il n’est pas ni même à être quelqu’un, on pourrait penser qu’il est un peu juste, un peu crétin qu’il ne vole pas très haut et en effet il n’est pas dans les hauteurs, il ne croit pas qu’il y ait quelque chose en haut ni même au-dedans, il croit qu’il faut se tenir au plus près, à fleurs de peau, de tête, d’eau mais à fleur, il n’y a rien à trouver en haut ni au-dedans, pas de vérité plus grande ni profonde que celle qu’on a sous les yeux et sous les mains, si c’était à refaire il ne planterait plus de légumes, […] il ne  planterait plus que des fleurs, des fleurs à foison, une insurrection de fleurs qui jetteraient leur poudre aux yeux, le temps d’un seul été. » 

Il y a des lieux qui donnent envie à l’esprit de laisser divaguer des pensées, des rêves, des chimères, des bruits et des silences. Il y a des lieux où l’on en revient jamais, des endroits qui nous agrippent, nous envoutent, nous noient, nous réveillent, nous enferment, nous libèrent, nos isolent.
Il y a des lieux qui bruissent du son du vent, inondent de chaleur les plus simples de nos mouvements. Des endroits où rien ne bouge, juste le vol des abeilles tentant de regagner la ruche, les genêts qui s’assouplissent dans l’emportement de la tornade, le bruit du ruisseau qui coule à nos pieds. Il y a des lieux où nulle âme ne pourrait rester. Ne reste. Des endroits où seuls les anciens, les vieux, les ancêtres, « ces gens là » se confrontent à leurs vestiges, leurs mémoires d’un temps passé.

Et il y a la campagne, ce lieu où nos rêves de citadins modernes nous poussent à regarder d’un œil rustique, chimérique, loin d’une réalité vécue. Cette campagne, ce lieu où la chaleur de l’été pousse les êtres à se trainer, les broussailles à bruire du temps, les vieux à s’assoupir au fond d’un jardin laissé en friche, où le ruisseau qui jaillit au printemps n’est que vague filet qui serpente entre les roches, les pierres, la garrigue d’un haut pays asséché. La lumière qui étincelle les après-midi, s’appauvrit en fin de journée pour laisser place aux souvenirs, à l’absence, la désertification, la solitude de ceux qui restent sur ces bouts de terre abandonnée par les hommes. Qui sont-ils ces vieillards qui brassent ces pensées, ces réminiscences d’une vie passée ?

  • « Ici on a largué les amarres, on s’accroche comme on peut à quelques bouts de bois, quelques bouts de bois qui ne valent pas bien cher, c’est entendu mais heureusement flottent. » 

Il y a là Anchise, La Thomas, le vieux Sasso et sa femme à moitié folle, ou peut-être tout à fait d’ailleurs. Trois voisins qui ne se parlent plus car que dire quand la vie est passée, quand prononcer des mots ne fait qu’accroitre le vent qui souffle sur cette terre perdue entre mer et montagne, sur les hauteurs du pays niçois. Que dire quand les mots se perdent, sont perdus, quand parler ne veut plus rien signifier, dire. Que dire de ces vieux qui entassent des cageots dans les pièces comme on entasse les livres dans nos bibliothèques. Que dire de ces vieux qui sentent le vieux, qui ne vivent que dans leurs souvenirs, « ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux »  comme disait Brel. Alors on reste, car c’est tout ce qu’il reste à faire : rester sur cette terre désolée, au pied de la ville lointaine qui ressemble à une oasis inaccessible accessible.  

Anchise donc. Celui qui est le plus ancien dans ce bout de hameau. Anchise comme un personnage de légende, un mythe grec. Un « dieu » pour lequel une blonde et blanche Aphrodite venant de la ville tomba amoureuse. Mais n’est pas dieu qui veut : celle-ci mourut de la typhoïde et laissa Anchise boiteux, foudroyé par tant d’amour envolé, soldat au milieu d’une guerre perdue.
Anchise a fui la réalité d’une vie de vieux. Seul demeure en lui le souvenir immortel de sa Blanche, son Aphrodite, celle qui illumina de sa chevelure blonde un court instant de sa vie. Celle qui fut sa femme, son épouse, sa moitié. Celle qui lui souffla le vent de l’amour comme souffle le vent dans les collines. Celle qui lui donna l’eau à boire de son corps comme on boit à l’eau de la source. Celle qui disparu très vite et ne revient jamais ou seulement dans ses rêves, ses longues nuits, ses fantômes qui réchauffent et laissent à tout jamais seul et dans l’incapacité de pourvoir de nouveau aimer. Celle qui partit au détour d’une guerre, au détour des maladies que l’on ne peut survivre. Cette maladie au front fiévreux quand d’autres sont sur un autre front tout aussi enfiévré.  

  • « Ils voulurent s’asseoir mais le silence plus excessif encore que sous l’arceau les retenait. Il ne se passa rien d’autre que ce silence qui avait comme une sorte de matité, qu’on aurait pu toucher et qui semblait froisser imperceptiblement le bleu immuable du ciel. L’air autour d’eux palpitait comme la gorge d’un pigeon, affolé, avide, mais dans un incroyable silence, un silence non pas parfait mais éclatant, un silence non pas de mort mais du monde encore à naitre. »

 

Maryline Desbiolles décrit dans le chuchotement et l’intensité d’un paysage d’été désœuvré la solitude, le fouissement de la terre, le bourdonnement des souvenirs et la beauté des vieux qui n’attendent plus rien que la mort, le départ pour rejoindre celle partie avant.
Des anciens comme un clan déstructuré, désunis, comme des vieux indiens relégués au fond d’une réserve qui ne voient plus personne, comme des les vieilles racines qui ne produisent plus de nourritures seulement des fleurs fanées. Des vieux comme une campagne où le soleil frappe dès le matin, où les hivers sont rigoureux, où pour y vivre il faut presque y être né. Des ancêtres comme  des abeilles qui meurent après avoir perdu le chemin de la ruche, de la vie.  

C’est subliment beau, un désert d’oralité et une infinie mesure dans les mots, dans le souffle donné. On sent la force, le lyrisme, la poésie parcourant chaque page, ce paysage des hauteurs de Nice, cette campagne qui est un personnage à part entière, qui prend toute la dimension, donne le cadre, le fondement même du roman. Elle nous rappelle Giono et son poète enracinant les arbres pour enraciner la terre, la vie. Elle nous procure par l’ambiance de cette garrigue, la splendeur d’une fin de journée chaude, désœuvrée, abandonnée. On ressent le vent, l’eau qui coule, la beauté des gestes, des corps, des mots qui ne sont pas dits mais qui murmurés dans la splendeur de l’instant, du lieu. Ce chuchotement donne envie de rendre le silence plus beau, vrai, palpitant, retenu.  

Sans artifice, sans paroles, Maryline Desbiolles nous emmène à côtoyer ses vieux, Anchise et ses souvenirs, ce bruissement d’un vent, d’une campagne qui a elle seule sublime ce roman, la solitude, les petits riens, une abeille éclairant la vie de ses derniers instants.  

  • « Campagne. Vaste étendue de pays découvert. Si découvert en effet, malgré les broussailles, les arbres qui peu à peu remplacent ce qui fut cultivé […]. Etendue de pays découvert mais fermé comme une huître, pas plus offert qu’un homme ou une femme nu. […] L’inimité c’est aussi emprunter toujours les  mêmes chemins, délaisser les autres, confirmer à chaque pas l’idée qu’on se fait, qu’on s’était faite de toute éternité et qui couve nos paysages comme nos proches d’une croûte de sel. Il faudrait savoir chaque jour se laisses prendre par surprise. […] Pays découvert. » 

 

Anchise
Maryline Desbiolles

Points (Le Seuil)

DSCN8053b