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« Deux mètres de longueur sur un mètre cinquante de largeur et de profondeur… voilà ce qu’il faut de terre à l’homme. »

 

Sur son lopin de terre au fin fond de la Sibérie vivent Pakhomm, sa femme et leurs enfants.
Paysan à la solde de la Barynia, Pakhomm se contente du peu de ses ressources, de ses terres. Heureux dans ces valenki, sa vie se limite aux bornes et à la volonté dictée par celle qui possède le manoir et les terres communales.
 Quelques vaches, cochons, des terres où le blé pousse, un cheval, une isba au milieu du village, voilà toute sa fortune et son contentement. Il vit petit sur son petit terrain et cela lui suffit.
De toute façon, posséder davantage il ne pourrait n’ayant ni les moyens financiers, humains pour labourer, garder les animaux en pâture, ne pouvant moissonner à lui tout seul, ce blé qui lève et surtout n’ayant pas forcément l’envie même si dans un coin de sa tête, posséder serait un petit plus.
La vie du village est paisible, chaque paysan aidant son voisin à moissonner, labourer, surveiller les bêtes si nécessaire. L’entraide russe est présente dans la misère et la pauvreté se solde le soir par un verre d’une vodka locale échangé.  Sans ambition, solidaire et unitaire, fraternelle et pacifiste. L’harmonie parfaite.

 Jusqu’au jour où débarquent la sœur de sa femme et son beau-frère. Venant de la ville, ils arrivent avec leurs idées de grandeur, de propriété, possession, richesse. Jusqu’au jour où d’une simple parole émise, le doute et les envies, les rêves vont grossirent et se concrétiser.

  •  « Chez nous il y a de beaux tapis qu’on ne craint pas de crotter. Je peux porter de jolies toilettes et d’encore plus belles quand nous sortons le soir. »
    « Ecoute c’est pourtant simple. Plus de terre, c’est plus de revenus. Tu peux alors payer des gars à la corvée et il te reste encore une marge confortable. Tu comprends ? »

 

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 Au milieu de ces champs couverts de céréales dorées par cet été qui arrive, Pakhomm va commencer à cultiver l’idée de posséder plus, de voir plus grand, de devenir propriétaire terrien. Telle une graine germant dans son esprit, il va réfléchir mais hésiter encore à s’opposer à la Barynia, cette comtesse-duchesse-tsarine qui possède les terres du village. Comment faire quand on est qu’un simple petit paysan quand posséder n’a jamais effleurer son esprit ou ses envies ? Comment faire quand l’argent n’est pas là ? Comment convaincre les autres de travailler pour soi ?
L’arrivée d’un mercenaire intendant particulièrement dur et inhumain va accélérer le processus et donner à Pakhomm les idées, volontés, besoin et surtout la cupidité de vouloir posséder ce qu’il faut de terre pour être un homme respecté, riche, respectable. Ce qu’il faut de terre à l’homme pour exister, accroitre sa renommée, devenir un homme en somme.

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« Ce qu’il faut de terre à l’homme » est une très belle bande dessinée adaptée d’une nouvelle, d'un conte de Léon Tolstoï qui reprend les thèmes de la richesse, la cupidité, la volonté de vouloir toujours plus posséder, du paraître, une certaine idée de la consommation effrénée et de la société, du capitalisme lié.

Les mots de Tolstoï prennent leurs dimensions sociologiques et politiques pour décrire l’avidité, les richesses, l’embourgeoisement et cette idée du toujours plus, encore plus. On s’immerge dans une Russie d’avant révolution bolchevique et qui ressemble à une société, une cupidité moderne que l’on côtoie.
On y reconnait la griffe du romancier les mentalités révolutionnaires et pro-anachistes de l’époque, le retour à la terre, l’envie d’une autre société d’un genre nouveau où l’homme redeviendrait un homme au sens premier du mot, un humaniste, un prolétaire, un rouage aux nouvelles civilisations où les pouvoirs politiques et ecclésiastiques appartiendraient au peuple. On y retrouve la psychologie humaine décrite si bien dans « Guerre et Paix », l’embourgeoisement, la cupidité, la servilité, une forme de violence de la vie humaine, les rapports sociétaux et sociaux.

 

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Mais ce qui m’a le plus séduite est l'humour et surtout le graphisme de Martin Veyron. Entrer dans son dessin est prendre une leçon de savoir-faire, de couleurs, de lumières et d’illustrations. Le graphisme est extrêmement précis, adapté aux saisons, aux personnages, à la vie du village et du château. Tout est à la fois parfaitement décrit et en même temps on croise un trait enfantin, une couleur primaire, un dessin basique.
D’un réalisme saisissant, Martin Veyron joue sur les codes picturaux et l’iconographie russe. Tout est parfaitement mis en valeur, décortiqué, sublimé. Le village, sous sa palette, prend vie et devient réalité au fil des saisons et des changements. Troublant de profondeur, de beauté et de tableaux que l’on découvre comme des triptyques saisonniers. Une vraie réussite juste pour cela. 
 

Il y aussi une vraie lumière. Si on pouvait s’attendre à une noirceur tant Tolstoï brosse ce village comme le nouvel enfer, une terre promise aux disputes, aux colères d’un dieu Labour, Veyron lui sublime la mise en couleur. On passe du jaune d’or des champs de blé, aux nuits longues et hivernales d’une terre russe via les hivers rigoureux où les chevaux tirent des carrosses, des chariots embourbés dans la neige, leurs nasaux recrachant la fumée gelées qui leurs brulent les poumons.

Les hommes aussi sont très présents dans ces illustrations, ces dessins. Veyron fait de ce village un petit monde habité de popes, de soldats d’une armée échouée, de vieux grabataires chef de village, d’enfants jouant avec des riens, de femmes allant donner les céréales aux cochons, coqs et poules. On entre dans l’intimité des maisons, des bars, des lieux de rencontres. On se réchauffe au pied (petit clin d'oeil à Mo) du samovar fumant, on pêche en creusant un trou sur le lac gelé, on participe à cette vie, à l’unité du village, on s’habille de vêtement en peau de mouton et pénétrons dans le manoir de la Barynia. 

Le dessin m’a tellement marqué que vous décrire l’histoire ou  la patte de Martin Veyron viendrait à vous parler de l’œuvre de Tolstoï et du niveau graphisme de ce dessinateur. Sacrément prodigieux. Vraiment ce petit truc en plus qui pourrait être à la limite des caricatures mais qui est en fait un beau pied de nez à nos boulimies de consommations effrénées, un message politique déguisé sous la plume et les couleurs utilisés mais qui nous fait un petit rappel à l’ordre pas négligeable. Au contraire même. Un beau message et un sacré coup de cœur. 

  • « Il y a des poursuites du bonheur stupides. » 

A retrouver aussi aux Editions Thierry Magnier  « Combien de terre faut-il à un homme ? » de Annelise Heurtier et Raphaël Urwiller et chez Mo et son bar à BD qui ,sans le savoir, a lu cette bande dessinée le même jour que moi. Solidaire jusque dans le coup de crayon et le verre de vodka.

  

Ce qu’il faut de terre à l’homme
Martin Veyron

Dargaud

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