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« Nous portons nos morts. Nous les emportons. Ce sont des enfants indociles et capricieux, que nous protégeons. Ils s’approchent, ou s’éclipsent sans que nous n’y puissions rien. Ils grimpent sur notre dos et continuent ainsi à traverser le monde. » 

Des livres parlant de cette fameuse journée du 07 janvier 2015, de la rue Nicolas Appert,  des endormis de Charly Hebdo et des traumatismes qui ont suivi, je m’en méfie comme d’une plaie, une cicatrice, un mal que tout le monde s’approprie sans en porter véritablement la légitimité, la vérité de cet instant, une émotion collective qui en devient individuelle, égoïste. Le vol d’une terreur et des conséquences de ce jour néfaste. Je m’en méfie comme si les survivants, les réveillés de cette même rue avaient le seul et l’unique droit à la parole ou au silence, au recueillement, à la vérité. 

Et pourtant « prends le temps de penser à moi » de Gabrielle Maris Victorin est ce livre, ce récit-roman nécessaire, cet hommage douceur tendresse d’une fille pour son père disparu, parti ce jour de janvier. Il a cette beauté des écrits, cet éclat délicat et pudique de l’amour d’une fille pour son père, ce regard porté.  Il est ce fil, cet écrin, ce lien qui ne pourra pas être détruit, qui demeure au-delà de la disparition. Il est et il vit.

Il est même plus que cela. Il est une vraie déclaration-hommage d’une enfant pour celui qui l’a conçu, élevé, aimé. Pour celui qui a été là, présent, discret et aimant. Il est là pour toutes ces caresses délivrées sur sa barbe et ses joues mal rasées, ces bras enroulés autour de son cou, ces baisers sur son front, ces jambes qui volent sur ses épaules.
Il est là pour ce regard qu’il a porté et portera toujours, pour ces photos qui ornent les murs de cet appartement qu’il n’habitera plus, pour ce manteau qui porte encore son odeur, pour ces encres qui ornent son bureau et qu’elle récupère le jour du partage des biens. Il est là dans ces phrases qui ornent sa mémoire, pour ces souvenirs qui remplissent les boites en carton, en fer blanc, sa tête.
Il est là pour tout ce qu’il lui a apporté, donné et malgré le poids, malgré la chute, l’immense perte, il est là, voguant sur les vagues, surfant sur cette mer qui s’étale devant ses yeux. Il est là dans ce café troquet auquel il l’avait habitué. Il est là. Dans la tristesse et la joie. Dans la douleur et la vie. Il est là.  

  • « Il n’est pas possible de faire demi-tour. On ne peut rien changer. On le sait bien, au fond. On sait se raisonner, une fois passé le choc. Ensuite, mais plus tard, on réalise que le passé est là, tout près, et qu’il revient sans cesse, remontant avec lui souvenirs et mystères. Drôles de murmures, venus de l’ombre et tout juste audibles. Il faut tendre l’oreille pour pourvoir les entendre. Ils sont fragiles. »

En voulant parler de cet être aimé, perdu, disparu dans le drame terrible de ce jour, Gabrielle Maris Victorin parvient à aller au-delà de la haine ou la volonté d’écrire un hommage à Bernard Maris, cet homme élégant et généreux de par son regard et son empreinte sur le monde, son humanité, ce père.
Elle en fait un homme, un père celui que l’on a tous au fond de notre cœur, celui qui nous couve, nous a couvés du regard, aimés, de sa main dans nos mains, de son sourire dans les nôtres, de cette joie commune. Elle en fait une sublime déclaration d’amour qui en devient universelle, un père comme est notre père, comme était cet homme qui nous a donnée la vie, qui a été au commencement de nos pas et qui continue à l’être. Elle en fait ce personnage pour lequel on apprend à trembler, à vaciller comme lui a connu, connait nos peurs. Elle en fait cet homme que l’on aime dans ces jours vieillissant, blanchis, tremblantes mais jamais aussi joyeuses, partageuses, ouvertes.

  • « Les joues de mon père, je les connais par cœur. Je pourrais en cartographier et les taches et les rides. Il suffit que je ferme les yeux pour sentir dans mes doigts le modelé de son visage. » 

Et ce qui est un récit en devient un roman, un livre dans lequel on puise, on note, on se reconnait, on est, on nait. En racontant son histoire, Gabrielle Maris Victorin en écrit la notre, devient ce trait d’union entre lui et moi, ce lien indestructible, ce fil, cette complicité qui des fois exaspère puis se retrouve, s’aime. Il devient ces phrases dans lesquelles on se retrouve, note, se reflète comme dans un miroir, comme tous ces souvenirs qui ornent nos albums et encore plus nos cœurs.  

« Prends le temps de penser à moi » de Gabrielle Maris Victorin est vibrant, sincère, doux, pudique, douloureux, tendre et surtout vivant comme il ne l’a jamais autant été. Il est ce qu’on aimerait lui dire et ce qu’on garde, pudiquement, au fond de soi, de nos cœurs et âmes. Il est cette main qui à son tour se pose sur son épaule, l’aide à marcher, à respirer encore un peu parce qu’on a toujours et encore besoin de lui. Il est ce baiser qui se dépose sur notre joue, nous qui la lui donnons maintenant sans y prendre réellement garde.

  • «  Avoir tenu sa main et embrassé son front. Avoir chuchoté à son oreille les mensonges destinés avant tout à me rassurer. « Ne t’inquiète pas, Papa, ce n’est pas grave. Tu ne vas pas souffrir et n’auras pas peur. » 

De par ses mots d’une douceur et d’une tendresse éblouissante, sublime, Gabrielle Maris Victorin en fait ce fil, ce lien indestructible,  une main qui nous tient les jours de tempête, nous lâche les jours galvanisants, nous insuffle ce caractère de volonté et de batailles, de victoires même petites mais de victoires, de regards et de compréhensions du monde qui nous entoure, qui nous fait. Elle dresse le portrait de cet homme qui s’éloigne dans la mer, voguant sur sa planche à voile, poète  Rimbaud saltimbanque, aventurier d’un monde qui change et en devient cet homme que l‘on aime, aimera toujours malgré les tempêtes, les déclins, la douleur de la perte.

En écrivant la douleur de sa disparition, en écrivant pour Bernard Maris, pour lui, pour ce père, pour elle, Gabrielle Maris Victorin a écrit pour nous. Pour toutes ces filles, ces fils et ces pères qui prennent le temps de penser à ceux qui les aiment. Et à ceux qui sont partis mais qui ne sont jamais loin de nous, de nos cœurs, de nos mains, de tous ce qui nous lie à nous.

« Prends le temps de penser à moi » est tout cet amour qu’on lui, leurs adresse en silence, cette reconnaissance, ce besoin de lui, leurs dire qu’on l’aime sans y mettre d’ombrage tout simplement parce qu’il est notre père, mon père. Il est ce livre qui fait qu’on pense à lui, à eux, à nous, à moi en pensant à ce/ces père(s) disparus, ce(s) dormeur(s) de la rue Nicolas Appert.

  • « A petit pas, à petit pas. […]Réapprendre à marcher. […] Petite planche de bois d’un pont suspendu sur lequel nous avançons, nous, les vivants. »

A Bernard Maris et Rimbaud. Pour toujours. Aux dormeurs de la rue Nicolas Appert. Aux (R)Eveillés. Et à tous ceux qui nous aiment et que l’on aime. A ces pères, à mon père.
Prends le temps de penser à moi. 
  

 

  • « En grandissant, c’est idiot, on devient pudique. On ne saute plus au cou de son père, fourrant son nez juste sous son menton, pour respirer l’odeur de soleil de sa peau. On ne s’endort plus dans les soirées, la tête posée sur le sein de sa mère, écoutant sa voix qui passe à travers sa poitrine, puis s’éloigne et se déforme, au fur et à mesure que le sommeil approche. On fait des bises, affectant un air d’indifférence, et l’on grogne quand les parents font mine de s’approcher un peu trop. »

 Et retrouver les mots et la douceur de « Le Fil » de Sophie Lemp.

 

Prends le temps de penser à moi
Gabrielle Marie Victorin
Grasset