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« Quand j’étais petite mon plus grand rêve était d’avoir un poulet rien qu’à moi. Un jour en travaillant comme guide, j’ai pu me le payer. Je l’ai mangé tout entier jusqu’au plus petit bout de chair et j’ai été malade. Ensuite mes rêves ont grossi… Je voulais aller à l’école et j’y suis allée. Mon plus grand rêve était de prendre l’avion et tu es arrivée. Maintenant j’aimerais découvrir le monde, venir te voir à Paris. Mais je sais que plus mes rêves grossissent moins j’ai de chance d’être heureuse. » 

Les brumes de Sapa où ce roman graphique, petite merveille à découvrir, bande dessinée sensible, fragile comme le vol de l'oiseau qu’on délivre de sa cage et qui (re)trouve sa liberté. Une délicatesse, une ode à la recherche de soi, à cet adulte qui sommeille en nous, un puissant remède à la beauté des êtres que l’on croise sur son chemin et qui deviennent des essence-ciels, des personnes qui vous prennent la main et vous tirent vers le haut, vers vous, vers ce qui est vous. 
 

  • « La première fois de ma vie que je suis allée au Vietnam j’avais 22 ans. » 

Lolita, 22 ans, jeune parisienne, un poil paumée dans sa vie de petite française bien de chez nous, décide d’embarquer pour un mois vers un pays inconnu : le Vietnam. Armée de son sac à dos, d’Imodium, d’une bonne dose de maladies imaginaires, de névroses, de rendez-vous ratés, de thérapies avortées, d'humour et de dérision, Lolita décide de faire de sa vie quelque chose, grandir,  franchir des étapes et se trouver.
A peine déposé à Hô-Chi-Min, elle est confrontée à elle-même et ses rêves. Le dépaysement n’a pas lieu. Au contraire, la mélancolie, la langueur des paysages, les vietnamiens, la baie d‘Along et ses pains de sucre au goût de miel ne sont que de vastes escroqueries à sa personne. Elle-même se ment en recherchant une quête absolue, une voie qui la guidera vers sa vérité, sa réalité future, vers un bonheur possible. Inexorablement elle attend ce déclic, cette rencontre, cet instant qui lui donnera sa beauté, son sens. Dans chaque rue traversée, chaque pas effectué, elle explore le Vietnam comme on explore sa vie.

  • « A force de te perdre, tu te trouves. […] Tu sais Lola, si c’était si facile de grandir, ça ne prendrait pas si longtemps… »

Jusqu’au jour où Lolita rencontre sur sa route, aux confins du haut pays, à Sapa, une jeune adolescente de 10 ans sa cadette qui lui donnera sa clé de voute, celle de l’amitié, celle d’une solitude partagée, celle qui fera de ces deux jeunes filles, des sœurs de vie, de chemins, de diversités semblables, qui deviendra son petit fantôme, la fera avancer, se trouver. Au fil des ans et des voyages qui les lieront, Lolita deviendra cette femme qui semble devenir elle à présent accompagnée à chaque pas de Lo Thi Gom, cette indispensable amie qui lui ressemble tant malgré les différences. 

  • « On apprivoise un pays comme on apprivoise avec le temps ses habitants. Sans jamais vraiment comprendre qui ils sont. Sans jamais en faire partie. Mais dans ce train là, au pied des montagnes, je sentais qu’il y avait une petite place pour moi. J’avais la sensation de rentrer à la maison.» 

 

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Les brumes de Sapa où ce quelque chose qui vous emmène loin dans les terres connues, vous embarque dans un voyage, cet ailleurs, une introspection et l’envoutement d’un Vietnam qui s’éveille, tiraillé entre le bien et le mal, entre le futur et le passé.  

Dans ce carnet de route road movie, Lolita Séchan nous amène à nous plonger dans notre propre quête spirituelle, identitaire, dans ces petites questions qui nous bousculent les jours de doute et de déraison. Il y a chez elle, une fragilité et une sensibilité qui deviennent grâce, beauté, ouverture d’esprit et envie de croire en soi, de se trouver, de trouver son chemin, sa confiance, ce qui fera d’elle une adulte, un jour, demain ou après demain.
De ces quelques mots griffonnés, cette quête de sens, de sérénité et la clé de l’amitié qui la lie à tout jamais à Gom, cette jeune adolescente vietnamienne issue d’une minorité, vivant elle aussi dans la solitude de ses montagnes brumeuses, elles rendent le voyage lumineux, libre, sans jugement et font entrouvrir le rideau de l’apaisement et de l’enfant qui vit en soi, de ce qui se tisse et devient grand et chaud.
Quant au graphisme il est tout simplement à la hauteur de la narration. On retrouve cette fragilité, ces traits qui semblent griffonnés, tremblants, ce noir et blanc mélancolique qui nous tirent vers le sublime des paysages, des personnages, la résilience. C’est fin, tendre, doux comme peut l’être l’amitié, comme peut être la gracile rencontre entre deux personnes qui se trouvent aux hasards d’un chemin et qui chaque année se retrouvera et cela quelque soit les destins.  

Ce roman graphique est un coup de cœur, une vraie main qui se pose sur votre épaule, un grand instant qui fait apprécier les petits moments et les précieuses rencontres d’une vie. Les brumes de Sapa ont ce gout de douceur, de quête individuelle qui nait en chacun de nous et sur celles/ceux qui marchent à nos côtés. Il y a une vraie tendresse, une sincère émotion à se tenir en équilibre sur ces montagnes d’un pays en quête d’identité, à se laisser porter par le hasard, l’abandon, la beauté de ce qui en soi, au plus profond et qui nous bâtit, nous donne, nous libère, nous envole.   


A découvrir chez Fée Gaffe, un interview de Lolita Séchan pour Mollat, Bricabook

Les brumes de Sapa
Lolita Séchan
Editions Delcourt

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