16114930_1725577127756916_1668012752320641791_n« Nous nous sommes toutes de suite reconnues et il était écrit que j’allais obéir à tes ordres muets. Entrainée dans ta folie, je ne connaîtrai de la vie que ce tu m’en diras, frontière entre le monde et moi. » 

 

Que dire de cette étrange Sœur ? Que dire quand le mot amour fait place au mot folie, quand il est impossible de pouvoir aimer sans bouleverser des vies ? Comment être une sœur quand l’autre, l’ainée, l’aimée, est une innocente, une écervelée, une femme-enfant aimant la vie plus que tout ce qui doit être aimé, ce qui se doit d’être aimé, celle «qui est  pur(e), candide, sans vice,sans malice. Non coupable »  ?
Q
ue dire quand la folie tape à la porte, quand il n’est plus possible d’être à ses côtés, de garder auprès de soi, quand les institutions ne sont pas spécialisées mais des garderies, des hospices, des prisons à ciel ouvert sur la folie, incapable d’exercer une aide et devenant des lieux d’autorité, des lieux déshumanisés ? 

  • « On n’a pas le droit de choisir le jour de sa mort. C’est interdit. Pas plus qu’on ne demande à naitre. Deux moments imposés où il n’y aurait donc pas de liberté. Entre les deux, notre vie nous appartient, il paraît. Et il nous appartient d’en faire ce que nous voulons en faire. Certaines vies semblent pourtant vouées à l’échec, quoi que l’on fasse, prisonnières d’une spirale infernale, d’un labyrinthe effrayant dont la sortie est un mirage que l’on aperçoit comme les flaques de soleil sur la route en été que l’on prend pour de l’eau. Une fausse oasis, une illusion d’optique qui se reproduira pourtant, mais alors nous saurons que nous sommes bernés. L’eau salvatrice est ailleurs. » 

Que dire sur cette étrange Sœur quand la tristesse d’une vie vous étreint, vous oblige à devenir la grande sœur de celle qui à 19 ans de plus que vous ? Que vos parents, votre père, votre mère, votre grand-mère se regardent dans le silence et les secrets, se taisent comme se taisent les vieux quand ils n’ont plus rien à raconter, à entendre ? Quand les voisins la traitent de débile, de folle, elle cette sœur au regard rempli de vie, d’absolu, fougueuse comme l’amour d’une enfant n’ayant pas grandi peut l’être, comme l’absolue liberté, sans tabou peuvent embraser une vie.

  • « Les normaux ne comprennent rien. Ce sont eux qui sont fous.»
    « On attendait la Soeur comme  on attend la foudre parce qu'on a perçu le grondemment annonciateur de l'orage qui va éclater, sans que l'on sache tout à fait quand, mais cependant sûr de ce bombardement dans les nuages puis de l'éclaire qui déchire le ciel. [...] Vivante plus que jamais, souffrante toujours mais laissant exloser sa joie aussi, joie de nous voir, joie de nos vies meurtries.» 

Que penser de cette naissance inattendue, inespérée lorsqu’après 19 ans sans enfant, une autre  fille apparait, qui plus est « normale » ? Que penser de son effacement devant cette vie dans laquelle on la transporte, on la met, on lui impose face à cette sœur extravagante, ébouriffante ? Que penser de ces lieux remplis d’offices religieux qui endorment, éloignent celle qu’elle appelle tendrement sa Sœur, cette étrange Sœur qui la prend dans ses bras comme on kidnappe un jouet, un poupon, qui l’habille de draps et de robes trop grandes, qui n’a qu’un seul et unique rêve : le mariage ? Que dire, que faire, comment être quand l’amour est là, total, sans filtre, sans paravent, dans la reconnaissance du sang, des chairs, des liens les plus libres, fusionnels ?
Que dire quand la vie devient longue, terriblement longue devant l’impuissance de nos errances, de nos amours à aimer, de nos fragiles destins et nos sensibles impuissances ? Que dire quand ceux que l’on aime deviennent trop aimant et qu’il est difficile d’aimer sans souffrir, s’égratigner ?  

Que dire lorsque vous entrez dans ce roman terrible, sensible, sans frontière entre la folie d’une sœur étrange, aimante et sa cadette, la narratrice. Que dire de ces gestes lus, de tout cet amour énoncé dans chaque phrase, dans chaque lettre, de ce trop plein et ce pas assez, de ces manques et ces jaillissements, de cette fascination pour celle qui était son étrange Sœur. 

  • « Marcher sur les traces de son passé, c’est avancer dans une nuit aveugle, désespérer de trouver une issue. Il n’y a aucun signal, aucun phare dans le lointain. »

Un roman qui m’a prise là, en plein cœur, qui m’a chavirée plus d’une fois, qui a demandé à être posé, reposé, revenir en moi, comme un souffle, comme un trop plein de manque, d’amour, de besoin, d’envie, de vie.
Comme une marée tantôt basse, tantôt haute, qui ne laisse rien de son passage après les tempêtes ou du moins que les dégâts mais plus la douceur océane.
Un roman emplit de tendresse, de ces liens qui sont uniques, exceptionnels, fusionnels oui, comme peuvent l’être des liens extrêmes entre deux sœurs dissemblables au plus haut point et pourtant si proches, si liées, si aimantes l’une pour l’autre, dans l’ombre et le soleil de l’une pour l’autre.  

  • « Est revenue, comme un refrain, cette petite histoire née d'un doute, ce genre de questionnement qui vous habite depuis toujours et prend un temps infini à se manifester. Née comme ça. Elle avait pris racine, je ne sais quand. Ce fut d'abord un rêve insaisissable et destabilisant, des images qui défilaient, d'autres qui éclataient comme des bulles à la surface de l'eau. Enfin tous ces visages dans une lumière crue.»

Un roman d’une extrême finesse, tout en douleur, en souffrance, en amour surtout. Peut être même qu’en amour d’ailleurs. Un amour comme il est difficile d’en parler, de dévoiler car secret, trop dur à porter, à vivre, trop aimant et pourtant vivant, dense, foudroyant. Une écriture tout à fleur de peau. Une peau-carapace qui se fendille, fendillée, ouverte aux mille vents des côtes et terres bretonnes. Une peau comme une feuille qui virevolte comme elle peut dans les bourrasques et se laissent retomber fébrilement sur le sol attendant la prochaine tempête.
Une écriture, celle de Marie Le Gall, celle d’une dentellière, dans la finesse du point, du mot, du silence, des cris, de l’amour. Une écriture et une auteure que j’aime lire, que je découvre encore et toujours dans ces romans, qui au fur et à mesure décortique ses mots, les dépouillent, les expulsent d’elle comme une seconde naissance, la sienne, celle de l’écrivaine qu’elle est.

Une étrange Sœur, la sienne, celle de 19 ans son ainée, celle qui lui a permis d’être celle qu’elle est, celle qui l’a libérée de ses chaines, l’a regardée de son regard puissant, incroyablement aimant, vivant et la fait devenir elle, Marie Le Gall, une écrivEine.

Un sublime et foudroyant roman d’amour, d’un amour fou, d’un amour errant, perdu mais avant tout vivant d’une sœur pour une autre.

 

  • « Ce ne sont pas les souvenirs qui comptent mais les traces qu’ils laissent fans les balbutiements d’une mémoire engluée, des visions soudaines et néanmoins obsédantes qui déferlent une vie entière comme des vagues lointaines, quand on a vécu au bord de l’océan on sait que ça ne s’arrête jamais, seules ces traces-là ont un sens. Mais quelle importance ? Pourquoi cette importance ? Parce que cela doit être écrit, puisé au fond de soi dans une accumulation de perceptions que le corps garde secrètement. »

 

Mon étrange sœur
Marie Le Gall
Grasset