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De nouveau je me retrouve à vous parler d’un livre d’une beauté et puissance incroyable. De nouveau je ne sais comment vous dire, vous inviter à le lire. Peut-être parce que mes mots ne seront jamais à l’égal de ce que j’ai pu ressentir durant cette lecture. Peut-être parce que la beauté, la justesse, la saisissante poésie d’une violence sous les tropiques me semblaient loin et m’ont percutée de plein fouet. Peut-être parce que l’homme est admirable, sans jugement, que tous ces enfants sont dans l’enfer d’un paradis qui n’existe que pour nous. Peut-être que la misérable condition de ceux qu’on délaisse ne peut, ne doit se cacher. Peut-être et parce que sous la sensible et merveilleuse écriture de Nathacha Appanach se cache la terrifiante et beauté d’une ile, d’un territoire, d’un département français abandonné.  

Peut-être et surtout parce que ce roman est d’une puissance, d’une merveilleuse beauté envoutante, d’une écriture qui nous prend là dans sa justesse, la recherche du mot, extrême, vrai, dépouillé.
Et peut-être parce que ce qu’est j’ai lu, est au-delà de ce que cette fulgurante violence, que Nathacha Appanach est vraiment une grande écrivaine, qu’elle a cette douceur, cette force, cette humanité et humilité qui l’habitent, cette sensibilité à fleurs de peau qui fait que cette violence devient puissance, sincérité avant tout et cette lecture, une lecture à fleur de mots.

 

Tropique de la violence… 

J’aimerai vous en parler mais je n’y arrive pas. Je ne sais par où commencer. Vous dévoiler ces cinq portraits, les visages de ces deux enfants adolescents au cœur de la violence, de cette femme fantôme et de ces deux hommes tentant avec leurs maigres mains de sauver quelques restes,  seraient déjà vous dévoiler l’histoire, l’histoire d’une violence ordinaire sous les tropiques de Mayotte, d’une violence éclaboussée par un soleil qui ne réchauffe plus mais assomme, assoit par terre dans un ennui, une violence, la drogue, le désœuvrement et l’abandon, dans tout ce qui reste quand plus rien n’est possible, quand plus rien ne tient et construit.
Cinq portraits et un sixième qui se dessine en arrière plan mais qui est celui qui donne le pouls, dresse le plan, définie le territoire : Mayotte elle-même.
Mayotte : l’ile aux ibiscus, l’ile aux récifs sous marins les plus beaux du monde, l’ile d’une France abandonnée à elle-même comme l’est sa population, celle qui se terre dans des bidonvilles, sur des plages où se déversent les kwassas-kwassas, ces barques-barges de réfugiés provenant des archipels comoriens, ces terres où les hommes fuient une misère pour en trouver une autre, délaissant, abandonnant leurs enfants contre un espoir de vie meilleure.
Mayotte : une ile aux enfants. Mais pas celle à laquelle on pense. Une enfance violente, une enfance où pour vivre il faut survire aux rythmes des tam-tams qui couvrent les bruits des coups, des rixes, des vols, des viols, de l’errance, de la drogue, du chimique, ce mélange explosif dans les têtes, de l’enfer d’une ile jungle palétuvienne, explosive, haineuse envers ceux qui se réfugient, ceux qui sont, ceux qui ne sont pas.  

Tropique de la violence de Nathacha Appanah ou la délicatesse, la tendresse, l’amour d’une auteure pour une ile, pour ces enfants, pour cette vie, cette colère, ces fulgurances qu’il est impossible de ne pas les aimer, de ne pas aimer ce roman qui nous prend là, ne nous lâche pas, nous donne sans compter comme seuls sont capable de donner des enfants délaissés, abandonnés, perdus.

Car il en faut de l’amour pour survivre, ne pas tomber dans l’addiction de cette montée violente, haineuse. Il en faut de l’amour pour vaincre l’abandon, la déshumanité, la fièvre de l’enfer, pour comprendre chaque portrait, chaque visage, chaque trait saisi. Il en faut des tonnes même. Des tonnes d’amour, des barques, des bateaux, des cœurs entiers.
Il en faut pour aimer tous ces mômes aux regards fiévreux, enragés, qui n’ont plus rien à perdre et qui n’ont de chef que celui qui est le plus fort, le plus beau peut-être par son aura, sa force et sa volonté de vivre dans cette ile bidonville. Il en faut pour en faire des portraits aimants, magnifiquement beau, d’une force terrifiante et saisissante. 

Il en faut de l’amour. Plein. Des tonnes oui.
Et de la poésie aussi.

Car sous cette violence des tropiques, sous cet amas de ténèbres, d’un enfer vert se cache une poésie folle, une écriture qui transfigure toute cette violence en un quelque chose de délicat, d’émouvant, de terriblement beau et sans jugement, sans masque. Il y a la beauté du mot juste, troublant, lumineux dans sa noirceur. Il y a la poésie de la phrase qui sous sa terrible cruauté devient une émotion qui palpite, vibre, se sent et ressent. Il y a de la poésie dans chaque mot posé, dans chaque attention.  

Le roman de Nathacha Appanah contient un monde à la séduisante beauté, une ode délicate à la folie, la terreur, la destruction, l’abandon, à ce qui est inhumain mais qui sous sa plume se révèle d’une humanité percutante et émouvante, fait de cette violence, de ces coups de poing rageurs, de ces hurlements des corps, de l’esprit, une poésie et écriture foudroyante.

Une plongée en enfer. Une plume terriblement émouvante. Du grand. Du terrifiant. De l’humain. Et un roman qu’il est impossible d’oublier, de laisser.

  • "il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde le fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dugongs et des coelacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés domir aux creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu'il suffrira d'un rien pour qu'il s'embrase."

(Je remercie la librairie Doucet au Mans et Charlotte l’insatiable pour cette merveilleuse rencontre autour du roman de Nathacha Appanach) 

Tropique de la violence
Nathacha Appanah
Gallimard

 

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