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« Quand on entend cent fois les mêmes histoires, on en rit, on se lasse et on ne fait plus attention, puis un jour on se rend compte qu’elles font partie de vous, qu’elles vous appartiennent un peu, mais qu’elles vous échappent indubitablement. » 

Et pourtant. Cent fois on a entendu ces rengaines sur la vie d’ouvrier, sur cette mémoire qui se meurt à petit feu aujourd’hui, sur ces bleus de travail qui bâtirent notre monde, martelèrent à coups de poing rageurs une société nouvelle, autre, emplie d’espoirs, d’idéalismes, de libertés et de paix.
Cent fois on nous a enseigné les congés payés, Léon Blum, la semaine de 40 heures, les années qui en suivirent, les idéaux politiques et la seconde guerre qui a balayé, encarté les idées d’un monde de gueules burinées.
Combien de fois nous a-t-on rappelé la sueur, l’odeur des usines, le bruit des marteaux, des machines qui s’appelaient encore hommes ? Quelles images marquent encore nos esprits ? Charlots et ses mondes modernes nous semblent désuets et pourtant si vrai aujourd’hui.
Que de souvenirs  nous a-t-on sublimés devant les premières vacances, les découvertes des bords de mer, des kilomètres avalés à pieds, en train, les joies de cette jeunesse née après la guerre. Ces tours de pédales, les premières joies, libertés, l’inconnu et l’insoumission devant la classe des patrons, des cols blancs face aux cols bleus, la jeunesse face à la vieillesse, l’insoumission, la résistance face à l’oppression.  

« Depuis deux ans, j’usais mes fonds de pantalons sur les bancs de l’école supérieure. J’étais bien noté… Mais j’ai tout envoyé valdinguer ! J’ai signé ainsi que Papa jadis, mon engagement comme apprenti. C’est la première fois que j’appose ma signature sur un papier officiel. » 

Un matin des années 30, le père de Bruno Loth prend le chemin de l’usine. Marre de l’école et de ses cours. Ras le bol des théories. L’envie de gagner sa vie rapidement. Lui qui avait rêvé d’être instituteur devient ajusteur-fraiseur au sein des chantiers navals maritimes du Sud Ouest, rue Blanqui à Bordeaux. Un comble pour cet anarchiste rêveur philosophe qui prônait « ni dieu, ni maitre ».   
Jacques se retrouve dans l’atelier des moteurs, au traçage plus exactement, aux côtés de celui qui deviendra son maitre d’apprentissage, celui qui lui apprendra le boulot, à manier les outils, l’art de la précision mais aussi  à se faire une opinion politique, d’apprendre à combattre l’oppresseur, à ne pas plier devant le patron, l’ennemi, de se faire sa propre identité, endosser son bleu de travail.
D’apprenti, Jacques devient ouvrier. Il tape, ponce, nettoie, travaille en fond de cale, trace son destin et apprend les dures lois du monde professionnel, à composer avec les idéaux et la réalité, à façonner son destin et faire face à la montée du nationalisme, de la guerre et ses déboires, de l’histoire de sa rue qui rejoint l’Histoire avec un grand H, de devenir un ouvrier, une mémoire, celle de la France des années 30/40.

La vie et ses espoirs. La vie et sa folle époque, ces épisodes tragiques, ses amours, sa liberté et ses insoumissions.

 

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Bruno Loth nous retrace la vie de son père et c’est toute cette douceur, cette tendresse qui ressurgit à chaque page.

Comme une lettre qu’il lui adresse, un ultime rendez-vous qui retrace cette liberté, ce personnage. Il y a comme une bouffée de nostalgie, de vivacité, d’espièglerie et à la fois d’un vrai amour à feuilleter cet album, ce roman graphique. On n’en vient à tourner une par une les pages des souvenirs familiaux, les longues histoires que nous racontaient nos grands parents, les pans de cette partie de leur vie qui a façonné la notre.

Le graphisme quand à lui, est toujours aussi doux. Contrairement à Dolorès où la gamme de couleurs s’étaler autour des ocres et marrons, Bruno Loth a choisi le bleu, ces bleus comme pour mieux aller à la rencontre de ce monde ouvrier, ces bleus de travail, ces blouses et salopettes qui composaient les ateliers et usines et donnaient la couleur aux jours rouges et noirs.

Une très belle bande dessinées sur cette vie d’avant guerre, sur ce monde ouvrier, ces hommes qui rentraient le soir à la maison les mains sales, noires, calleuses, sur les idéaux politiques et cette conscience aiguisée d’un monde solidaire et humaniste, sur les révoltes et actes de résistances face à l’ennemi, la guerre, les bourgeois et patrons. Une bande dessinée livre d’histoire, la notre, celle qui a façonné notre monde actuelle, nos codes du travail, ses lois et qui nous fait dire que le monde, notre société évolue et qu’il ne tient peut—être qu’à nous de ne pas oublier que le monde ouvrier est celui qui martèle, transforme, modifie les pans d’un monde pour créer une autre société. Un joli clin d’œil à « un homme est mort » de Kris et Davodeau.

« Un ouvrier doit savoir rester à sa place, à condition que les patrons et leurs sbires restent à la leur. » 

 

Mémoires d’un ouvrier
Avant guerre et sous l’occupation
[l’intégrale]
Bruno Loth
La boite à Bulles

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