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« Avant l’installation de l’armée d’un pays, la presqu’île était recouverte de genêts et d’ajoncs, et fourmillait de lièvres et de faisans. Les sternes nichaient par colonies immenses et les vanneaux l’hiver, les courlis, avec quelques hérons, envahissaient les vasières. Depuis que l’armée d’un pays s’est installée, les grives ont simplement stoppé leurs chants. L’accès aux quatre ponts est aujourd’hui restreint et il y a désormais  un membre de l’armée d’un pays pour chaque port. » 

La tempête souffle fort sur cette presqu’île de terre d’ouest. La houle frappe les bastingages, le vent s’engouffre sous les cabans, soulève les grains de sable nichés sur la grève et vient frotter, buriner les visages de ceux qui partent dos courbé, mains dans les poches, aux petits matins, rejoindre leur bateau de pêche.
Au loin, les sternes, mouettes, goélands, cormorans se préparent à suivre le balai des moteurs vrombissants dans la nuit noire et saline. Sur la côte encore sauvage, le varech se dépose, les genêts bruissent et seuls quelques soldats d’une armée d’un autre pays, scrutent l’horizon à s’en fendre les yeux, à imposer sa présence, son droit, sa force. 

Sur l’océan, trois hommes luttent contre les éléments. Ils pêchent. C’est leur métier. Marin-pêcheurs. Ils donnent des coups de filet, curent les fonds, percent les poches d’eau, respirent l’océan. Ils sentent le sel, la vase, l’odeur du poisson croupissant dans la cale, sur le pont. D’un coup de couteau, ils décousent les prises des filets, étrillent, découpent le poisson, en sortent les viscères, remettent à l’eau abats et ceux qui sont déjà pourris, dévorés par les oiseaux sévissant autour du bateau. Ils luttent contre le vent, le temps, l’eau, contre le besoin permanent de ramener sur terre de quoi vivre, survivre, lutter contre une armée d’un autre pays, une armée occupante. 

« Depuis le quai, on voit le bateau faire route vers la base de Saint-Clément, laisser la nouvelle passe à bâbord puis contourner les Deux Frères par le nord avant de gagner les bancs de sable du Squale. C’est violet là-bas au-dessus du bois d’amour puis noir à l’ouest sur la baie. On va attraper ! dit l’autre en donnant un coup de tête vers le ciel. Mais le troisième homme et le plus jeune savent qu’ils ne vont pas attraper et que le grain va tomber sur le golfe et ici rien vu le vent comment il va. Mets les chapeaux sur les vifs, dit-il. Et le plus jeune, cigarette à la bouche, mets les chapeaux sur les vifs. » 

A peine le temps de fumer une clope, les ordres pleuvent. Le maitre, le second et le troisième. Pas de camaraderie, juste la brusquerie des gens qui n’ont pas besoin de mots pour se parler, pour dire qu’ils bossent, le nez sur le cap, les yeux perçant l’océan. Les phrases sont inutiles, seuls les gestes sont précis et le silence, compagnon vénéré.
Les brimades pleuvent, les coups de colères aussi. Un cormoran s’est pris dans les filets. La pêche est foutue. Le remettre à l’eau, voir le sang suinter comme une traine de mariée marque sa présence, sa virginité, comme un coup de poing perce une poche, saigne et  crève un homme. L’événement du matin, celui avant la sortie du bateau du port, revient en tête. Le bruit des bottes sur les pavés. 

«En route, l’autre met l’oiseau mort à l’eau sans que personne ne le voit faire. Il dit quelque chose à voix basse et met l’oiseau à l’eau doucement. Il le regarde un peu qui flotte puis le voit disparaitre dans le sillon blanc du moteur. Lorsque l’oiseau raide comme un bois se remet à flotter dans l’écume qui se dissipe, il ne regarde plus vers le sillon, mais vers le Squale. »
[…]
« Il pense qu’il ne pourra pas faire ça longtemps, se mettre à plat ventre comme ça à son âge, puis se relever. »

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Ce roman sent la merde, l’odeur de la vase, les derniers poissons qu’on vide au cul du bateau encore en pleine mer. Il sent le littoral, le sel, cette odeur unique qui nous retient, les pieds sur les rochers, sur cette côte sauvage, le nez au vent à scruter nous aussi l’horizon à la recherche d’un banc de poissons, d’une vague qui se lève, l’écume aux lèvres, les yeux plissés par le sel qui vient tabasser les pupilles. Il sent la dureté de ceux qui frottent leurs pieds, leurs mains à la liberté, d’être les seuls maitres d’un bout de mer, d’un temps où personne ne dicte de lois ou de décrets, n’impose une présence, un ordre. Ils respirent les corps, les odeurs, leurs farouches volontés d’insoumission, de puissance.
Ce roman sent le sel, la bruyère, les genêts, la grève, le port, les hommes et les femmes qui n’attendent pas au port comme se complait la légende mais dans la bâtisse, là haut, au fond du village, perdue entre deux ruelles étroites. Elles attendent en épluchant les patates, les pommes ramassées par terre, les légumes cueillis à pleines mains le dos courbés, la tête basse aux ras des mottes comme leurs maris se courbent sur les vagues.
Ce roman sent le silence, le courage, la trahison, le défi, les éléments, l’envi de dire non, l’insoumission, la résistance face aux éléments et à ce pays qui est venu s’imposer sur ce bout de terre, sur cette presqu’île, ce bout du monde, cette terre d’ouest. Il sent le bonnet rouge, la briganderie, la piraterie, l’envie de ne pas baisser la tête, de courber le dos ou seulement face au travail, à ce que le ventre crie. Peut être encore plus que le varech et cette odeur d’océan. Il sent le silence de la mer, les meurtrissures, les coups de poing qu’on retient et qui partent. 

Mais surtout ce roman sent la poésie à plein nez. Il empeste le mot salé, il boucane le vent, la beauté de ces terres, de cette mer, de cet océan, des hommes transpirant, la sueur. Il pue les fonds, la crasse, sent la beauté de ceux qui croient en leur liberté, en leur profonde résistance, à la vie. Il bruisse du bruit de la mer, de la force de la houle, de la folie des hommes, des  cormorans, ces longs oiseaux aux plumages noirs et de mauvais augures. Il sent les mots qui triturent, font mouche, déposent leur limon et mettent la pression. Il sent oui Vercors et son insoumission, la force qu’il faut pour se taire et résister. Il sent la mer, les presqu’îles bretonnes, la Jument, Ouessant, le littoral. A plein nez. 

Avec une sobriété folle, une poésie à fleur d’eau, une force répétitive comme une lame de fond, Bertrand Belin a réussi à me captiver, ce qui n’était pas gagné. Hypnotisée, noyée, insoumise.

«  Les oiseaux de mer sont dans leurs myriades à attendre la fin de l’intrusion. »

A découvrir au même titre que Damien Murith et ses Mille Veuves.

Littoral
Bertrand Bellin
P.O.L

Hypernuit (Clip Officiel) - Bertrand Belin