9782922585308

Tout commence dans la tristesse absolue d’une maison corbillard, d’une maison où un piano droit semble être enterré. A son seuil, un vieil homme aux cheveux hirsutes et grisonnants, nœud de papillon rouge au cou, redingote noire et mine affligée. Un rosier grimpe sur les murs, vestige d’un jardin oublié.  
Au loin, la ville gronde sous des immeubles buildings. Quelques touches de rouge rappellent la vie, une porte, un calisson sur le mur mais on devine la peine, la tristesse, la lourdeur d’une solitude écrasante, le deuil, le déluge.

Puis on tourne la page, les pages.

On tourne la vie, comme un disque, un vieux 78 tours sur la platine du gramophone  au son grésillant, un rythme d’une jeunesse oubliée, swinguant, jazzy. On entre dans la maison et on regarde le vieil homme nous raconter son histoire. Son histoire qui a commencé il y a bien longtemps, sous les coups d'une baguette et de quelques 416 leçons pianotées d'un jazzman, homme de la nuit, mari, père, quelqu’un.
 

Les souvenirs foisonnent au gré des pages jaunies. On se laisse aller à cette petite musique, mélodie des jeunes années. On s’installe, comme Hooper, seul, à un bar et on entend, au loin, le murmure de la ville venir couvrir les rythmes endiablés de cette fugue endiablée.

L’amour tinte comme le carillon de la porte du bar. Il s'installe sur le tabouret haut. On se met à y croire et telle une danse, on papillonne, on virevolte. Puis arrivent les heures sombres au détour d’un habit militaire, d’un baraquement qui nous en dit long sur l’univers guerrier et son enfermement. Loin de celle qu’il vient de rencontrer, le vieil homme se souvient des lettres échangées, des gages d’amour et du fol espoir délivré ce jour de la fin du conflit. L’amour comme au premier jour. Elle, jolie brunette, dans sa petite robe noire. Elle, l’aimée. L’amour avec un grand comme Victoire. The D Day.
On poursuit cette lecture, cet album photo sans photo, tout en illustrations. On tourne les pages et les sourires fleurissent. Le mariage colombe blanche, la famille qui arrive, s’agrandit toujours ponctuée par ce rythme swinguant. Autour du piano droit, bientôt 4 enfants piaffent d’impatience, grandissent, deviennent à leur tour adulte et partent de la maison. Cette maison qui devient l’abri solitaire de cet homme qui voit partir sa bien-aimée, électro cardiogramme plat.

« 
Pourquoi ? » 

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En hommage à ses grands parents zazous et jazzophyles, Pascal Blanchet a construit ce sublime petit album (peut-on qualifier de bande dessinée ce chef d’œuvre, je me le demande) où tout se dit sans une parole. Comme un vieux film en noir et blanc, une bande son muette, sans une bulle, une parole,  il nous plonge dans les souvenirs, la jeunesse, dans cette vie qui marque un tournant, un virage du 20ème siècle, ce siècle qui a connu l’essor des villes, la ruée de vers la joie de vivre, vers la guerre et ses horreurs, vers l’amour, les GI, vers les clubs d’où sortaient une musique qui verra naitre les Armstrong, les Aretha, les Bechet, Les Billie, les Basie et tant d’autres.
Tant d’autres qui, par un beau matin, avaient décidé de prendre un bus, de partir vers la grande ville, là où les hauts immeubles fleurissaient à perte de vue, entrer dans un cabaret, un bar par la porte de sortie et en sortir par la porte d’entrée.
Sortir de son piano des notes, un air nouveau…

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Cet album illustré, très graphisme des années 50, petit rappel de nos grahistes de ces mêmes années (Joseph Müller, Hans Hilman, Jacno, Philippe Bernard, Vasarely...) de Pascal Blanchet est un pur joyau. Tout en délicatesse, en douceur et amour d’un petit fils pour son grand père, ce patriarche musicien, il nous plonge dans les souvenirs d’un siècle et d’une famille. Sous ses crayons, s’installent une vie, des sons, des gens qui ne demandent qu’à sortir de l’album et vivre, danser, parler, s’aimer.
Un dessin tout en droite et verticalité, une palette qui marie les ocres, le blanc et des touches de rouges qui semblent éveiller la vie, des corps longilignes, des courbes qui adoucissent le tout, une grande réussité picturale, celle qui me font aimer le design encore plus et qui sont la marque de Pascal Blanchet.

D’une mélancolie poétique, on se prend à sourire, à aimer ce vieux papier kraft, ces78 tours à la bande son nasillarde, grésillante, à ces touches de rouges, ces personnages ombres chinoises. Sans un mot, une parole, muet, on imagine les Triplettes de Belleville bougeant leurs popotins et nous narrant cette histoire. Le silence ressenti, le deuil arrivant, la solitude nous plonge dans une tristesse et une madeleine bas-de-laine qu’on aime se rappeler, aimer.

C’est délicat, poétique, mélanoclique, mélodieux à souhait. Et ce n’est pas la bande son dévoilée à la fin de cet album illustré qui nous dira le contraire. Un beau coup de coeur découverte de l'univers de Pascal Blanchet.

 Vous pouvez retrouver la BD de la semaine chez Noukette.

La fugue
Pascal Blanchet

La Pastèque

Les triplettes de Belleville