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Tout commence sous une couverture, une page de garde qui illustre la vie d’un immeuble avec ses personnages, ses solitudes, ses amours, ses curieux, ses indélicats, ses tentations, sa concierge, ses enfants, ses chats et ceux qui sont sur le perron entre attente et envie de partir. En une page double, Carole Maurel, nous dresse le tableau, ce quasi huit-clos qui servira de décor à cette « Collaboration horizontale ».
Car loin du front de guerre, loin des lignes où les fusils exprimaient leurs chants funestes, loin des barbelés, des miradors, des résistants luttant âprement pour la liberté et autres scènes de guerre politiques, loin des camps de prisonniers ou de concentrations, se jouait le quotidien d’un Paris de 1942, de ces habitants, des quidams, d’hommes, de femmes qui se rencontraient, se touchaient, se désiraient, volaient quelques instants de purs bonheurs, s’aimaient ou se déchiraient.  

Collaboration horizontale, c’est l’histoire d’un amour, d’amours interdits, de violents désirs des femmes pour l’ennemi, les allemands, durant l’occupation pendant la seconde guerre mondiale. Le terme, exploité outrageusement et facilement lorsqu’il s’agit du sexe dit faible, montre la promiscuité, l’entente cordiale, amoureuse ou résistante de ces femmes en l’absence des hommes, les amours véritables et interrogeant sur cette notion de frontières, de culpabilité, la quête du marché noir, la vie sous l’occupation, le sexe consommé, abusé, les petites résistances quotidiennes pour vivre, survivre, cacher au détriment de sa propre vie celles et ceux qui sont bannis. Une collaboration quotidienne, sentimentale, amoureuse. 

Mais au-delà de cette page noire de la seconde guerre, au-delà de ces épisodes où on a souvent mis en avant le rôle sexuel des femmes, Navie et Carole Maurel, nous racontent bien autres choses sans jugement, sans haine ni bassesse, juste l’amour, la violence des rapports entre hommes et femmes, la féminité sous jacente, le féministe naissant, les petites résistances quotidiennes et invisibles qui firent le bonheur des hommes, laissèrent la place aux politiques et ceux qui furent nommés les vainqueurs.
Et là où l’on pourrait s’arrêter au simple feuilleton de la collaboration, des dénonciations, du marché noir et autres destins d’un pays occupés, nos deux raconteuses d’histoires nous amènent à nous pencher sur la vie d’un immeuble, quelques appartements, à celles et ceux qui les occupaient.

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Comme une loupe, un zoom, on franchit la porte de cette bâtisse tenue par une concierge fidèle à son portrait de gouailleuse parigote curieuse et on monte les étages à la rencontre de celles qui restent, celles qui font le Paris, celles que l’armée n’a pas voulu car femmes. Et ce que l’on découvre n’est pas qu’une collaboration passive ou active, loin de là. On y rencontre des portraits, des femmes qui vivaient avant tout dans la souffrance, le bonheur, avec ce qui était possible de donner, d’être lorsqu’on était, est une femme pendant la guerre.
On y côtoie de magnifiques photographies de celles qui ont fait la petite et grande histoire, celles qui ont illustré les pages de nos livres et qui malgré cette « collaboration horizontale » ont contribué à écrire l’histoire d’un pays. Il n’y aucune innocence ou culpabilité, juste des faits, juste des amours pour certains clandestins, des amours infidèles, des petites dénonciations tricheries craintives, des  hommes violents, des faits et gestes passés sous silences, des femmes qui se cherchent, se trouvent, sont, existent.
On approche aussi les pages sombres de la collaboration, le tabou de l’amour pour un soldat ennemi, des victoires de l’homme sur la femme, sa souveraineté et ce chapitre qu’on tente d’oublier sous les coups des tondeuses, des ciseaux, des poitrines mises à l’air comme une épuration annoncée des lendemains chantants. La triste victoire des vainqueurs.  

Quant à l’illustration, il y a une vraie création, recherche graphique et immense poésie, notamment dans ce moment où les cœurs se percutent, s’affolent, endiguent les flux sanguins. Un immense coup de cœur pour ces visages féminins doux, tendres, farouches, volontaires, sensibles. On y retrouve le décor de ces années de guerre, les meubles, les habits, les petits détails qui captent la mise en scène et pose l’histoire dans son contexte. Une connexion entre les mots et l’illustration, entre l’envers du décor et le féminisme naissant et revendiqué. Une très belle galerie de femmes sous les crayons colorés, fins de Carole Maurel, des planches magnifiques qui bousculent ou au contraire rapprochent, un graphisme qui nous emmène bien au-delà de ce qu’on a l’habitude de voir (surtout  lorsqu’elle nous décrit un des personnages atteint de cécité ou la page sur le coup de foudre). 

Une vraie et belle découverte pour un récit choral, une première œuvre de Navie qui brise les tabous, une page d’histoire que l’on a tendance à dénoncer, oublier, une vraie sensibilité touchante, une émotion pour un récit exigeant, pour un quotidien féminin qui se cache en temps de guerre mais qui pourtant ouvre les portes des lendemains chantants, des lendemains victorieux mais fragiles. Passionnant et glaçant, humain et amoureux.

A lire chez mon bar à bulles préféré :  chez mo' qui nous a tous invité cette semaine

  

Collaboration Horizontale
Navie et Carole Maurel

Delcourt

Collection Mirages

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