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Vous êtes-vous déjà demandé ce que cachait une bande dessinée sans bulles, un roman sans dialogue, un film sans répartie : du muet ! Un univers où il n’est nul besoin de décrypter une bande son tellement le décor, les illustrations accompagnants sont à la hauteur de tous les dialogues.
Nous sommes habitués à ce genre de chose dans le domaine de la jeunesse, des albums illustrés où l’enfant se laisse porter par le graphisme et ce petit monde qui s’ouvre à lui, lui procure l’imagination nécessaire pour l’ouvrir au monde de la lecture et à fabriquer le sien. 
Mais dans le domaine de la bande dessinée, pour enfant qui plus est, l’univers sonore sans bulle est moins courant. Ou alors destiné encore une fois à la prime jeunesse. Enfin un univers tel que Père et fils de Marc Lizano et Ulf K.

« Père et fils – vater und sohn » de Marc Lizano et Ulf K est une ouverture à l’univers des trips et possède ce petit côté des années 1930, début 1940, où la bande dessinée se limitait soit au début des Marvell soit à la ligne claire belge ou encore l’univers des caricatures politiques d’après guerre.  

 

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A la base Vater und Sohn était une bande dessinée  allemande explorant et dénonçant le nazisme vue par un enfant et son père, à la mine bonhomme et jovial. Erich Ohser en était l’auteur. Il se moquait aussi des bourgeois, intellectuels, hommes de la culture, revenant à la base d’un monde emprunt de poésie, de rêve d’enfants, de bonhommie, de social et d’humanisme.  Entrer dans son l’univers était revenir à la base du dessin, du graphisme illustrant une idée, un anticonformiste, une certaine vue de la société et des valeurs anti humanistes, antisémites  qu’elle véhiculait.
Derrière des dessins quasi simplistes, enfantins, Ohser brocardait le pouvoir nazisme et sa cohorte d’actions politiques dictatoriales manichéennes. Il flirtait avec la presse, l’interdiction, la ligne du pouvoir et de ses contre-vérités tout en faisant « parler » un enfant et son père. Une forme de caricature silencieuse, bâillonnée qui fit boule de neige en Allemagne pro-résistante à la montée et la prise de pouvoir d’Hitler.

Marc Lizano et Ulf K reprennent ce projet en le remettant à vue d’enfant pour le rendre plus moderne, plus proche de nous et de notre monde contemporain.  

 

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« Père et fils » est une bande dessinée qui met en scène un père, toujours aussi jovial, moustachu que l’original, et son fils. L’univers poétique rieurs, tendre est présent et nous permet de suivre au quotidien les petites choses qui unissent un père à son fils, leurs jeux, leurs humeurs, leur complicité.
Composé comme les trips originaux de « Vater und sohn », on plonge dans ce monde de bichromie rouge et noir avec envie, innocence et les yeux étoilés. Il y a l’intimité, la complicité, l’amour d’un enfant pour son père et inversement, les jeux, les tentations multiples et surtout une bonne dose de dérision, un amour bourré d’humour et sans faille entre les deux.

On traverse les saisons en empruntant des luges, des boules de neiges et autres batailles, des jeux d’intérieurs qu’ils soient vidéo ou de sociétés. On apprend à regarder le monde et à côtoyer l’histoire de l’humanité, les guerres, l’art primaire (notamment avec les dessins sur les murs de « Lascaux »), nos deux compères n’hésitant pas à inverser les rôles et à devenir père et fils ou fils et père. C’est drôle, amusant, rieur et un poil subversif (surtout quand les rôles s’inversent). On apprend à cuisiner, à enfreindre les lois, notamment celle qui consiste à marcher sur les pelouses des parcs municipaux. On nage dans des océans où les poissons sont peut-être carnivores ou légendaires. On part cueillir des étoiles à la l’aide d’une canne à pêche le soir lorsque la lune se lève.
Mais surtout on rit, on aime, on s’amuse des gags. On aime cette complicité entre père et fils même si la présence de la mère est évoquée de manière sporadique. Son absence est présente dans le rôle d’un ange gardien, de celle qui est toujours au côté de l’enfant dans les moments les plus intimes. 

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Sous forme de trips, de courts récits d’une page, on entre dans l’intimité de cette petite famille, dans leurs échanges complices, salutaires, joyeux mais pas dénués de niaiseries. Car derrière l’histoire quasi simpliste, Lizano et Ulf abordent des thèmes tels que l’écologie, le refus de liberté, l’univers carcéral, la mort et le deuil nécessaire, les jours heureux.
Sans trop en dire, Lizano va à l’essentiel de l’histoire à « lire ». Chaque saynète est composée de 4 ou 6 cases qui relatent le récit, l’aventure avec une sincérité touchante, une émotion palpable et une innocence nécessaire.
En utilisant une palette minimale, l’atmosphère poétique et dynamique est gardée.

La bonhommie du père et le regard rieur de l’enfant nous donne envie de les rejoindre, de croire encore à la magie de l’enfance, de garder es étoiles dans les yeux et de capture la lune, de conserver notre regard d’enfant, notre envie de toujours faire quelques bêtises et de ne pas toujours croire et obéir aux ordres édictés par le monde des adultes.  

Une bonne surprise ramenée du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême.

 

 

Père et fils – Les saisons
(Vater und sohn)

Marc Lizano – Ulf K.

Les éditions de la Gouttière