HEUR-couvol-466x466« Si je ne photographie des lieux où je ne fais que passer, mon regard est attiré par l’apparence – ce qui se donne d’emblée -, séduit par la beauté de ce qui est étranger, différent, nouveau. Il est aimanté par le caractère exotique de ce qu’il voit, fasciné comme le sont les enfants qui tendent les bras pour s’emparer de tel objet inconnu et coloré qu’on agite devant eux. L’appareil photo remplace la main et permet de capturer cet objet – le monde. Il y a quelque chose de naturel à vouloir attraper l’instant singulier et extraordinaire comme un petit papillon irisé voletant. L’attraper afin de le retenir, de le posséder. Bien sûr c’est une illusion, car toujours l’instant s’échappe comme le papillon. » 

 

Il y a quelque chose qui m’émeut profondément chez Anne Collongues, c’est sa poésie du quotidien ou sa quotidienne poésie. Sa façon dont elle nous conte, regarde le monde autour d’elle, dont elle capture les paysages, les regards, nous les restituent avec un humanisme, une bienveillance, une écriture touchante, sensible, gracieuse. Ces instants qu’elle nous offre du bout de sa plume, de sa main, avec pudeur, sensibilité, grâce, comme une pellicule développée, une mise à nue, un écrin de douceurs.
Ses mots sont ce regard, ses émotions sont ce déclic. Et il nous suffit de nous plonger ou replonger dans Ce qui nous sépare dans ce sublime texte sur sa rencontre en milieu carcéral, pour comprendre que ce travail photographique est primordial chez elle, que le regard, la tendresse sur le quotidien, sur ce qu’on ne voit pas et surtout plus, est son fil conducteur, son prolongement artistique.  

On retrouve ce même regard, cette même tendresse dans son dernier ouvrage « l’heure blanche » paru chez le Bec en L’air. Et là où nous l’avions découvert dans les mots, Anne Collongues est revenue à ses autres amours, la photographie, l’image, la vision première de ce que l’on voit, ressent, nous émeut. Et son regard est identique à son écriture : chaud, vrai, sincère, sans fioriture et enveloppant, poétique, pudique, humble. 

« Très vite, j’ai réalisé que mes photographies de lieux visités, d’endroits entrevus qui m’avaient surprise ou éblouie en « spectatrice » ne pouvaient exister en tant qu’images. […] En photographiant, je n’essayais pas de saisir quelque chose de fugace mais plutôt de révéler une présence à partir de choses à priori insignifiantes, sans qualité apparente en dehors du fait d’être. […] Me fascine ce qui fait notre décor permanent, si familier qu’il nous est invisible alors pourtant qu’il conditionne nos vies. » 

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D’un quotidien banal, transparent, traditionnel, sans âme, sans beauté ou aspérité, elle nous capture, nous fait pencher sur ce qu’on ne voit plus, n’entend plus, ne ressent plus. La beauté du rien devient vie, entre entièrement dans notre vision, juste avant de disparaitre par la mise en place d’un nuage, d’un bruit, d’une émotion qui nous entraine au-delà de ce que nous voyons. Il  y a une vraie magie dans ces instants proposés, une vie qui s’insinue sous les murs, le bitume, les murs ou les terres laissées à l’abandon.
Car c’est cela que nous donne à voir Anne Collongues, dans cette heure blanche du matin, entre 5 et 6 heures, dans ce créneau où la nuit s’appauvrie et laisse place aux premières lueurs du soleil, dans cette heure où la luminosité gagne du terrain, où la blancheur est rayonnante, aveuglante. C’est dans cette ville qu’elle connait pour y avoir vécu 3 ans, qu’elle nous emmène : Tel Aviv,  la ville blanche, la bulle, la ville ouverte, la ville progressiste d’Israël. C’est dans ces friches, ces rues désertes, dans ces terrains vagues, ces plages délaissées par les touristes, les aficionados, ces endroits où personne ne va car il n’y a rien à voir, rien à contempler.

Et pourtant. Pourtant, c’est derrière ces abris de chantiers, ces palissades de non-droits, dans ces arrières cours, ces zones de non vies, ces lieux abandonnés, que la beauté de l'ordinaire, de ce que l’on ne voit plus, de ces instants où le sublime nous transporte, révèle sa nudité, sa splendeur s'offre.
La blancheur du matin entre en osmose, en contraste avec ce que son regard capte : des palmiers qui semblent être pris de vertiges du haut de leur hauteur, la découverte d’un terrain laissé en friche derrière la brillance d’une tour d’argent, les ruines de baraquements aux pieds de grues laissant deviner de nouvelles constructions, ces avenues bordées d’autoroutes, d’immeubles verrues d’une ville innovante.

C’est ce contraste entre le réel et le sublime que nous offre par son regard Anne Collongues, cette vision poétique d’un monde perdu, des paysages conçus comme des  tableaux d’un monde qui vit, s’éveille, nous éveille  dans ce quotidien de l’instant que l’on ne voit plus. C’est ce chemin du regard, cette poésie du nu, du vrai, de doux. Brut, de front, en face à face, sans fioriture, l’émotion surgit. Et la force de l’image nous prend, nous effleure, nous voile de sa pudeur et transmet la beauté de ce qu’elle nous offre. Une autre façon de voir ce qui nous entoure, de ce que l’on voit dans son quotidien. La beauté ordinaire d’un monde ordinaire.

 

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Les textes d’Olivier Rolin accompagnent magnifiquement son travail. L’écrivain nous emmène lui aussi à explorer l’image, à sublimer les choses, à entrer par les portes dérobées, à prendre les virages des chemins poussiéreux, à transmettre cette force de l’instant, à se laisser aller dans un terrain vague, à marcher dans ces heures matinales où la ville se dénude de ces soirées festives, où les volets sont encore fermés, la fraicheur présente et la blancheur immaculée. Tout comme Anne, Olivier Rolin reste humble devant l’instant, ce quotidien, cette vision du moment, les images données. 

« Les photos d’Anne Collongues ne démontrent rien, mais il semble que ce soit la ville elle-même qui ne démontre rien. En cela elle peut-être attachante, modeste, je ne sais pas. Elle ne la ramène pas. On suppose, je pense, qu’Anne l’a aimée dans sa banalité, sa non-essentialité : car elle ne cherche pas  non plus à sublimer les laideurs « Quelque chose de sa laideur participe à sa beauté », dit-elle. « C’est ainsi » de façon stoïcienne : voilà tout ce qu’elle cherche à établir, je crois. » 

Au-delà des clichés et mots cartes postales, il y a la vie, le quotidien, ce que révèlent les herbes folles, les palmiers rabougris et la douceur d’une ville qui semble abandonnée, fantôme d’un matin qui se lève. Quand les mains offrent les mots et les regards, l’heure blanche rend beau ce qui ne se voit pas.

Accompagnée d’Olivier Rolin, Anne  Collongues nous offre un livre splendeur, un livre rare par les mots de l’écrivain qui a su voir au-delà de son regard, des images. L’émotion, la rencontre entre l’œil et la main, l’humilité, la douceur, la tendresse et la poésie du moment capturé comme une aile de papillon posé sur un voile coloré dans un terrain à l’abandon, comme cet homme qui s’élève, attend le moment et marche, comme une ville, la verticalité du matin où la blancheur gagne sur les premières lueurs d'un jour qui vient. 

 

« Un jour la nuit n’existera plus et les étoiles seront une attraction payante  qu’on viendra regarder en mangeant du pop-corn » Anne Collongues (ce qui nous sépare, éd. Acte Sud)

  

L’heure blanche
Anne Collongues, Oliver Rolin

Le Bec en l’air

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