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«  Des êtres vivent dans ce pays. Leur peau est recouverte d'ombre. On voit parfois leurs yeux, jamais leurs visages. Ils sont comme des fleurs froides. Ils mangent le verre  brisé, éparpillé, des rayons d'un soleil qu'ils ne perçoivent pas. Des brides de leur langue inconnue me sont parfois portées par les souffles de glace. Chants d'oiseaux déréglés. A l'intérieur, le blanc du paysage est comme un feu calme. Mais déhors, son rire déchire les figures. Des gens s'aiment ici, se parlent, s'embrassent. Je ne sais pas comme ils font. Mais leurs fources sourdes à travers les glaces. Je sens palpiter l'obscurité chaude de leur sang.  »

Il y a des monstres, des chiens galeux, des ours mal léchés, des méduses sirènes qui font pencher nos barques, nos radeaux de survie vers le fond des eaux profondes, des pouilleux, monstres mythologiques qui ornent nos cauchemars, nos nuits, de leurs passages furibonds, de leurs cris lancinants.
Il y a ces chimères oniriques qui décorent de leurs présences nos films d’horreurs, nos  rêves prémonitoires, nos nuits blanches.
Et pourtant sous leurs yeux clos terrorisants se cachent la tendresse des  
délaissés, ceux qui camoufflent leurs mains de velours sous des gants de fer.  Ceux qui d’un battement de pattes déposent la mouche sur la mie de pain, le beurre rance, la vitre salie par la poussière. Ceux qui d'un jappement terrible, se faufilent dans nos jambes, nous protègent de leurs corps, face aux ennemis apeurés.

Et puis il y a Thomas Vinau qui répond à nos silences emplis de peurs par le sourire du monstre, celui qui est vivant, l’édenté, le boiteux.

« Nous sommes
la horde
des fossés
de l’herbe gelée
du goudron
nous résistons
par notre souffle. »

Les fantômes surgissent aux coins des nuits sombres, l’armée des ombres approche. Claudiquant, boitant, sautillant, au loin, dans la brume matinale, la cicatrice des nuits, ils sortent de leurs trous. Mi-animaux, mi-hommes, nul ne sait vraiment qui ils sont, loques pourrissantes, vitrificateurs de trottoirs butinant dans la lumière naissante. Ils débarquent, sortent du givre, de la rouille naissante du soleil, traces fraîches de leurs présences. Ils possèdent un monde.

« Il ne fait ni jour ni nuit
la lumière ne vient pas du ciel
Les gens d’ici sont comme
les aiguilles perdues
d’une boussole. »

Animés de leur tendresse débordante, de leurs crocs aimants, ils trainent, désertent la nuit, se penchent sur l’ivoire matinal. Leurs pas froissent la neige vierge. Une cour des miracles où l’amour est roi, où la vie est foi, ponton des fous, trottoir des sacres. 

Dictés par leur lumière, leur foi en leur monstruosité, ils nous montrent la voie, l’horizon, la chaleur des larmes, la bonté des cœurs décousus, la générosité de ceux qui n’ont rien mais qui débordent de tout. Ils marchent, viennent à notre rencontre.
Et « soudain la neige est pleine de sourires. ». Marchant dans le vide de leurs présences solaires, je les suis, je vertige du bord de mes gouffres, me raccroche dans un battement d’ailes, puise dans une énergie inatteignable. Suant de tout mon corps je nage en moi, coulant, croulant, frigorifiée sous la neige ruisselant sur ma peau.

Rêve, cauchemar ? J’immerge du fleuve de mon réveil. La lumière brille sous le voile de l’aurore. La vie fourmille naissante des premiers rayons solaires. Je marche, je cours, je rampe, crachée dans le jour. Je mords le ciel croquant dans les nuages, reflets de visages, reflets astraux, prête à naitre du néant. De mon corps, la vie s’enfante. Je m'enfonce dans la lumière et tranche la douleur.

« la mort meurt »

Et Thomas Vinau m’envoutât. D'une plume mêlant proses et vers, pieds et plumes, bruits et silences, laideur et beauté, il compose une ode à la monstruosité, à ces êtres mi animaux, mi hommes, ces vagabonds de nos nuits étoilées, un éloge de la beauté des hommes, des femmes, des enfants, des hideux et des grostesques, un éloge des silences et de l'ombre solaire. Eblouissant. « Il y a des monstres qui sont très bons » et Thomas Vinau en est leur berger.

« La poésie peut raconter des histoires. La poésie peut être un film d’horreur, une blague, un cri sauvage, une nuit blanche d’adolescent, une question, un naufrage, un dialogue. La poésie a tous les droits tant qu’elle sait s’adresser à l’autre en restant sincère. Je voudrais qu’elle soit l’air frais que fait tourner la bête en dansant sur elle-même. Je voudrais qu’elle soit une fenêtre qui s’ouvre, pour s’échapper et se retrouver. Le sourire du monstre qui répond à notre silence. »

 

Il y a des monstres qui sont très bons
Thomas Vinau
Le castor Astral