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« Vincent, mon amour, nous avons toute la vie ! tu as murmuré lorsque je t'ai demandé en noces, au mois de juin dernier, tes joues rosées et ta bouche embrassant et respirant sa tendresse sur ma poitrine découverte.
Tout le temps, toute la vie. Peut-être, je ne sais pas. J'ai appris que le temps fige les impatients, aussi que la vie, parfois, échappe aux plus sages. 
Tout le temps et toute la vie, je sais seulement que j'ai devant moi une muraille qui ne cesse de se dérober et toute une guerre à gravir avant d'imaginer te revoir »

Il y a des livres qui vous mettent à poil, vous déshabillent, vous laissent dans une joie, un désordre, une pulsion, un besoin vital de le lire, le relire, le sentir, être éperdument amoureuse de ces mots. On refuse de le poser sur les étagères tellement il devient un précieux, un de ceux qu’on aime avoir sur soi, en soi, un de ceux qui vous touchent au-delà de votre âme, votre cœur, qui vous frôle l’épiderme, le derme et vous remue le sang dans tous les sens.
Il y a des livres qui sont de purs joyaux, des petits écrins de mots, de sons, de sensations, d’émotions que l’on garde bien contre soi, en soi.

Et puis il y a des auteurs. 

Loïc Demey qui, avec une première œuvre d’une originalité et d’une sensualité folle, m’avait complètement retournée, emballée, prise au dépourvu. Une maîtrise de l’écriture, une sonorité, quelque chose qui m’avez emportée, exportée au-delà de ce que je lisais. Un truc fou, dingue, incroyable que j’aime retrouver encore de temps à autres comme une nécessité, un besoin primaire de me replonger dans sa plume, de retrouver ses mots, cette mélodie, ce  « Je, tu, un accident ou d'amour ». Du grand oui, du très grand Loïc Demey

Et l’exercice devient alors périlleux. Périlleux de sortir une deuxième œuvre lorsque la première a laissé tant de souvenirs, d’émotions, d’émois. Périlleux, difficile. Et pour nous lecteurs, une grande impatience mêlée d’une grande fébrilité. Qu’allons-nous lire ? L’écriture sera-t-elle toujours à la hauteur ? Arriverons-nous à être autant emportés ? Est-il possible de pouvoir aimer une deuxième œuvre quand on sait que la poésie est un exercice compliqué ? Comment diable va-t-il pouvoir faire aussi fort, aussi beau, aussi incroyable que son premier écrit ?

C’est mal connaître Loïc Demey qui avait conçu un texte durant l’été 2016 pour le blog, petite merveille de poésie et d’exercice littéraire. Un sacré beau texte. C’est sans compter aussi sur son  écriture, son éternelle recherche à surprendre, innover, rechercher, tenter et emporter le lecteur sur une autre voie, un autre chemin. C’est sans compter sur « D’un cœur léger, Carnet retrouvé du Dormeur du Val », sur cette incroyable écriture, la narration, le style et l’histoire. Un somptueux deuxième titre, un somptueux roman sur l’une des plus grandes énigmes poétiques du 19ème siècle.

« En septembre 2014, suite au décès de Madame Adèle B., habitante de Montcléra, village situé dans le département du Lot, ses deux fils ont découvert un carnet dans une valise du grenier de la défunte. Après divers recoupements, il semblerait que ce cahier de petit format (13,5*19 cm) ait appartenu à Vincent B., devenu en octobre 1870 et sous la plume d’Arthur Rimbaud, le soldat aux « deux taches rouges au côté droit » du Dormeur du Val. »

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Et Loïc Demey nous entraine dans les pas de Vincent, simple soldat envoyé au front, envoyé dans une guerre contre la Prusse, l’ennemi voisin numéro un. La fleur au bout de la baïonnette, l’uniforme rouge garance, il part en emportant dans sa besace celle qui lui a ravi son cœur, Alice. Il part heureux, enthousiaste, épris de combat, des boum-boum tac-tac qui palpite dans sa poitrine, des boum-boum et tac-tac qui crépiteront bientôt au bout des canons et fusils.

« Je t’aime et je suis gonflé du bonheur d’en découdre, bouffi d’un fiévreux désir d’affronter leurs troupes pour, au plus vite te retrouver, et t’aimer. Mon amour, je suis déjà en manque de toi et on ne sait même pas si ou quand la guerre commencera.
Oui, je suis ce vide de toi et je ressens   encore l’effleurement de tes doigts de miel qui grignotent mes mains, mes joues, s’amusent de mes lèvres, et que je mordille chèrement et que j’embrasse. Mon amour, bel amour, les quais de Metz sifflotent un air de fête. Braillent des cris de foire. »

Et c’est avec cet élan, cette écriture, un romantisme digne du 19ème, de cet envie éprise de liberté et d’amour que nous emporte Loïc Demey. On suit les pas de Vincent, on s’enfonce dans les taillis, les buissons. On s’enfonce dans les champs boueux, suintant la sueur et le sang, on parcourt les villages où nulle âme n’ouvre sa porte. On crache la mort à plein poumon. On suffoque la peur, on trouille la rage. On se traine sur les routes grouillant de déserteurs, de troupes qui s’enfoncent sur les champs et tombent aux sons des canons t des ronces.
Et surtout on côtoie l’amour fou, l’amour vivant, l’amour rempli d’espoir, celui qui maintient en vie, fait relever la tête, empêche de commettre l’irréparable. On respire la terre, se lie d’amitié avec un bleu qui ne vivra que quelques jours, quelques jours d’un été 70, un été prussien, un été rouge, un été froid, gelé, pluvieux.

« Il n'est pas sage de regretter, d'offrir ses excuses, de se lamenter de faire ou d'avoir fait, de gémir à l'injustice, seulement dire, simplement raconter ce qui se vit en nous, ce qui s'édifie ou s'ébrèche et à chacun de nous de l'accepter ou d'y renoncer, voilà comment je me tords et me perds en ce qui et, en ce qui doit être et ce qui reste à venir ...»

Loïc Demey a consigné dans ce carnet retrouvé toute la folie des hommes pendant la guerre, tout ce qui cogne, traverse la poitrine et tout ce qui permet de rester en vie, de croire encore que quelqu’un attend quelque part, donne l’espoir d’un amour, de jours meilleurs. C’est mortellement beau, douloureux, vrai, à fleurs de peaux. C’est superbement écrit, d'une poésie incensée, de phrases que l'on note, qui nous envoute, nous transperce. On entre dans la tête, le cœur de celui qui deviendra le Dormeur du Val, celui qui côtoiera quelques temps le jeune Arthur Rimbaud, celui qui a tout jamais  sera « un jeune soldat, bouche ouverte, tête nue, et la nuque baignant dans le frais cresson bleu. ».

Un mot sublime. Sublime, magnifique. Loïc Demey, à n’en pas douter, est décidément de la veine des grands écrivains à en devenir. Et c'est incoryable à lire, à découvrir devant nos yeux le potentiel littéraire de cet auteur. Magistral. Epoustouflant. J’ose et cela faisait longtemps… BOUM-BOUM,TAC-TAC. Un roman qui restera à côté de « Je, tu, un accident ou d’amour », à  portée de main, à proximité du cœur.  

Du grand, du très grand Loïc Demey et cela n'est nullement exagéré.

« Ainsi se nourrit la guerre, des milliers sont morts et à la fin on ignore qui est le vainqueur. Et peut-être, à bien y réfléchir, que jamais homme, aucun régiment et nul peuple, depuis des siècles des siècles n'a jamais remporté une seule bataille. »

 

 

D’un cœur léger,
Carnet retrouvé du Dormeur du Val

Loïc Demey

Cheyne

 

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