mespen001« Je m’appelle Pénélope. J’ai 79 ans. Comme toujours lorsque la petite est avec moi, nous jouons à la marchande sur le trottoir qui borde la maison. Je lui apprends les nombres. Marchande d’herbe et de cailloux. Assise sur une veille chaise, je tourne mes pouces l’un autour de l’autre. Elle me regarde longtemps. 999 999 + 1. Je suis son arrière-grand-mère. Elle attend, volontiers. Puis s’échappe.
Devant nous les arums qu’on nomme pieds de veaux. Et tout le long du mur qui nous sépare d’avec les voisins, une ligne de noisetiers. Elle revient avec des  noisettes, quelques herbes. Les journées s’accomplissent puis s’estompent, dans sa patience, ses envolées »
 

Elles s’appellent Pénélope et elles ont 8 ans, quelques mois, une seconde ou une multiude d'années que l'on n'ose énumérer. Toutes attendent quelque chose, quelqu’un en tissant des bouts de vie, des instants, des moments présents, des souvenirs, un futur. Elles sont là entre deux, assises ou dans le mouvement, objets, animaux, personnages et elles espèrent immobile dans cet instant. « l’attente est un royaume, le royaume des possibles. » 

« Je m’appelle Pénélope. J’ai 27 ans ou 72 ans, ça dépend d’où l’on se place pour me regarder.
J’aimerais tirer sur une corde, au creux d’une vallée, attachée à un pieu. Etre relie, appartenir, même et attendre. Regarder la montagne, écouter le loup et guetter la chute des poires ; attendre, sans la peur, la venue des vers. » 

Moments de vie, grâces, instants où se fige le temps, telle des Pénélopes devant leurs toiles, elles brodent de silences tenus, de courage face à cette sage conseillère que nous oublions bien des fois, le canevas de leur vie, la peinture de leurs émotions, leurs fragilités, leurs envies.  

« je ramasse les herbes, j’aménage la patience. thym, sauge et romarin. je les étale à l’ombre. elles sèchent. puis je les glisse dans de vieilles taies d’oreiller que j’ai cesser de vouloir repriser. et je les suspends. je m’appelle Pénélope. je guette l’arc en ciel. mange une poire. patience. aménager la patience. de nouveau la pluie.
couper le hareng et l’échalote. quelques tranches de carottes. arroser d’huile et mettre en pot avec une feuille de laurier. je regarde les nuages assombrir les champs. j’écoute se taire les oiseaux. je respire la mer tout à l’intérieur des terres. attendons encore un peu. il est de fois où attendre change tout. » 

Par des textes très courts (une dizaine de lignes tout au plus), Carol Vanni nous invite à partir à la rencontre de ces portraits de femmes, de fragments de vie, d'instants, en prenant à notre tour ce temps nécessaire, un moment pour les regarder, polir, se délecter des mots écrits et lus. Une immobilité saisie sur le vif, un geste arrêté dans son mouvement comme le regard du photographe qui rend cette photo de Pénélopes, gracile, sensible, inerte, immuable dans le temps incertain.  
Rien de distrayant, rien de ce mouvement impatient qui nous emporte, qui nous fait courir, forcer les étapes et oublier cette notion de durée. Au contraire, ces Pénélopes nous offrent la douceur des joies simples, des colères résistantes, des crimes cicatrices décelées, des peines d’un jour ou d’une vie, les attentes étendues et longues, les doutes et les changements de cap, de routes, les imprévus qui rendent cette langueur invisible.
Des fragments de vie, d’instants, des portraits touchants, forts, beaux et sensibles comme peut l'être une silhouette prise dans le jeu de la patience, des heures qui s’égrènent et se comptabilisent, d’une folle intensité, de déclinaisons, de tranches de vie comme une mosaïque, un pointillisme. Un jeu du silence, de l’immobilité, de cet arrêt contre la course du temps, l’apprentissage du moment, la vacuité de l’attente, l’ennui qui devient richesse, force. 

« D’elle j’ai appris la patience de celle qu’on oublie. Elle est morte. Je suis en vie. Elle veille. J’écris. » 

Accompagnée des illustrations de Véronique Decoster, « Mes Pénélopes » prend du relief, devient visages, pieds, mains, objets toujours dans cette notion de langueur, d’inertie, voire d’inexpressives émotions. Et pourtant loin d’être glacés, ces dessins se lisent, racontent eux aussi cette patience, cette histoire d’un temps qui se définit, vit, devient corps et âme, corsets à déboutonner, bougies à souffler, pieds qui se raidissent. L’attente dans tous ses portraits, ses notions, la patience du mot, de l’instant. 

Mes Pénélopes ou le jeu rétabli de la patience et des saveurs de l’attente. Comme une image en noir et blanc, une chambre de développement où tout se fige, se décline lentement mais sûrement, en prenant soin de ne pas bousculer les mots, les pages, de savourer chaque instant de lecture, dans la grâce et la beauté du moment. 

« Je m’appelle Pénélope. J’ai 134 ans. Le frémissement de mes feuilles, une femme le reconnait et dans son cœur un vent se lève. Dans un jardin une femme se tient là  devant moi. Elle attend. Je ne fais rien de plus. Frémir. Je me sens beau dans son regard, dans son corps droit. » 

 

Mes Pénélopes
Carol Vanni – Véronique Descoster
Esperluète Editions

 

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