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« Il a une voix douce. Il fait des cercles lents avec ses mains. Il dit. Que son quartier n’est pas sûr. Que son fils a douze ans. Qu’il a traduit aux policiers. Que peut-être il s’est trompé. Que peut-être il a mal compris. Escroquerie à l’assurance. Il hausse les épaules. Il murmure quelques mots. Le traducteur dit. Des bouches à nourrir. C’est comme ça. » 

Il y a cette femme qui conduit sans permis et qui va chercher ses filles à l’école. Arrêtée sept fois, endettée jusqu’au cou. Ne peut payer l’amende. Il y a celui qui a déplacé une voiture et qui ne savait pas qu’elle était volée. La police était planquée et l’a interpellé les mains dans des chaussettes sur le volant. Ces autres qui le soir d’un 31 décembre ont investi un hypermarché et qui ont tenté de passer sans payer. Du fait, ils ont consommé sur place. Les CRS sont intervenus.Ces quatre qui sont partis en Espagne et sont revenus chargés d’herbes enroulées dans une couette parce qu’ils ont vu ça dans une émission de télé. Go-fast. Contrôle à un péage, ils jettent l’herbe dans une poubelle et se font choper la main dans la couette. 
Et puis il y a celui qui est là, sur le banc des accusés, celui qui s’apprête peut-être à purger sa peine, une condamnation exemplaire, l’absence d’une vie. Celui qui ne sait pas encore mais qui est là. Sur ce banc. Chemise froissée, cheveux en bataille. Assis. Il ne voit personne. Il est juste là. Dans un box. Celui qu’on va retrouver au gré des journées, des pages, un fil rouge, un homme qui a commis un délit. Ce père. 

« Mon père est mort mais ne le sait pas. Il est assis sur un banc de la  Chambre d’audience numéro trois, cheveux en bataille, chemise froissée, il semble ne pas me voir, il est juste là. Il n’est pas dans le box des accusés. Il n’est pas à la barre. Il est à côté de moi. Mon père est mort. Je n’ai pas assez tué mon père. » 

Sophie G. Lucas a suivi une série de procès durant deux ans. Telle une romancière des petits ou grands faits-divers elle voulait retranscrire sans ombrage, sans jugement, juste les faits et comptes-rendus.
Retranscrivant telle un script, un greffier, les réactions, les paroles, les jugements, Sophie G Lucas nous amène à nous poser les questions qui retracent une vie, les petits larcins qui amènent derrière les barreaux. « Les petites rivières font de grands fleuves. ». Une émotion sans filtre qui nous bousculent, nous font repenser à ces petits délits quotidiens, l’alcool, les coups qui partent, les franchissements de lignes, de feux, les abus et qui pulvérisent des vies parce que non structurées, parce percutantes, parce que pauvre de connaissances, simples, parce que pauvre tout simplement. 

« On sait pas communiquer. On donne des coups. II dit On pour Je. Il remonte son jean. Des violences sur sa compagne. Sa compagne est enceinte. Il a frappé. Il s’emporte et il frappe. On vit toujours ensemble. Il dit. Mais comment rester ensemble. On sait parler qu’avec des poings. » 

Témoin donc, comme celle ou celui qui est dans la salle d’un tribunal correctionnel à attendre le jugement rendu qui donnera la mesure, la sentence au geste commis. Témoin comme celui qui témoigne d’une scène, de ce qu’il a entendu, relevé mais n’a pas porté de jugement, juste porté les faits, les récolter et témoigner. La parole est livrée, sans ombrage, brute de décoffrage, avec ses lacunes et ses fautes lexicales. Brute. Comme celles ou ceux qui sont sur ce banc, dans le box, attendant le jugement final.

Des phrases brèves comme des coups portés aux visages, sans gants. La justice est tombée, un couperet. Doit-on la reconsidérer, revoir nos jugements, nos valeurs, notre justice face aux injustices que peuvent avoir certains des justiciables ? Telle n’est pas la question et telle n’est pas non plus l’attente, le fil conducteur de ce récit. 
Sophie G Lucas pousse plus loin l’analyse, les esquisses. En de courtes nouvelles, saynètes, elle pose la douleur, la souffrance, l’anxiété, la colère et les attentes, la violence, la pauvreté, les doutes, les consciences.
Un tribunal de peines perdues, un tribunal des peines de l’âme.
L’humanité dans le prétoire.
Finesse et regard sur ceux qui retiennent les mots, ne savent pas les exprimer, ne sont que ces simples, ces sans esprits qui se dressent contre leur vie au mépris des lois, des connaissances, de leurs états. Aucun jugement, juste retranscrire l’humain. Juste retranscrire la vie qui échappe, le destin qui s’envole. Escroc. Menottes. Poings fermés. « Aidez-moi. […] Je veux la paix. ».  Dignité des sans ressources. Dignités de ceux qui n’ont plus rien. 

« Il m’arrive de ne voir dans le box que ces enfants perdus. Je ne voudrais croire qu’ils ne sont que des enfants perdus. Même ceux qui sont censé être des hommes. Certains n’ont connu que la prison ou les institutions depuis l’adolescence. Mon père a été enfermé dans une maison de correction. L’abbaye de Fontevrault. […] Qu’a-t-il laissé là, son enfance, sa vie d’homme, ses espoirs, quoi ? » 

« Le plus haut des tourments humain est d’être jugé sans loi. » Albert Camus. 

« Comme on énonce les hypothèses dans un tribunal, j’émets des possibilités sur la vie […]. Je reconstitue des faits. A partir de pièces, de souvenirs, de témoignages. Mais je n’ai pas de vérités. […] Il n’y  pas de héros. Il n’y a pas de perdants même magnifiques. »
 

Témoins
Sophie G. Lucas

Editions La Contre Allée

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