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« Deux hommes sans arme viennent me chercher, j’ai dix-neuf ans, je les suis. Ma mère me regarde marcher derrière eux depuis la fenêtre de notre appartement. Je me retourne une fois vers elle puis je regarde devant moi, dans les rues il n’y a personne. Le jour se lève ? Je veux partir depuis longtemps, je le demande dans mes mauvaises prières depuis des mois. Ce sera comme ça, avec ces hommes-là. Tous les jours des gens sont emmenés, car ils n’aiment pas assez notre grand pays, car ils ont fait quelque chose, car ils n’ont rien fait. Ça n’a pas d’importance. Moi je n’ai rien fait, rien contre le pays, rien pour lui, rien pour qui que ce soit. Je ne suis là encore. Dans un bureau, un juge me lit le chef d’accusation, celui qui vaut pour tous. Je ne sais pas quoi faire avec mes mains, je le regarde dans les yeux autant que je peux. Je dis ce qu’il veut que je dise, je crois même durant un moment à ce que je lui dis. »

 

Etre ombre, brouillard, vivre sous terre, sans laisser d’empreintes ni de souvenirs, ne pas chercher à être soi mais l’Autre, celui qui est lumière, celui qui est l’Autre, ce garçon qu’on admire, qu’on observe, celui qui est la force tranquille, la force résistante, mur fixe, tronc de l’arbre, de cette forêt qu’ils abattent au fin fond de cette Russie goulag, là où ils ont été envoyé, tous, pour diverses et une raison.
Peut-être n’ont-ils pas assez aimé leur pays, peut-être trop ? Peut-être n’ont-ils pas assez combattu les Anti-Staline, peut-être trop ? Qu’importe, on ne connaitre jamais la raison de leur enferment, de leur emprisonnement, le pourquoi de cette accusation. Staline a tranché, les opposants 
sont envoyés à coup de trains de marchandises vers l’est, là où la forêt est profonde, sombre.

Dans ces hommes qui partent, sont emmenés contre leur gré, il y a lui, Alliocha, jeune homme de 19 ans. Son accusation : n’avoir rien fait. Alliocha qui arrive dans ce baraquement en bois où est emprisonné l’Autre, un garçon charismatique, ce garçon qu'il admire en silence, en repli. Il l’observe, observe ses rapports avec les autres hommes, ce caractère déterminé, leader, cette aura naturelle. 

« Avant l’extinction des feux, le garçon que j’ai vu le premier soir a des camarades autour de lui. Ils parlent, j’entends sa voix ferme et chaude depuis mon lit. Il n’a pas à être fier et dur pour se faire respecter, il veille sur eux, ça se voit. Il n’est pas une bête comme moi. Son corps est fin et tranchant. Dans la rangée je regarde aussi les corps les plus puissants, les hommes qui serpents, seuls. Je pourrais plus facilement être comme eux. »

Dans les bois, ils tombent, scient, coupent, abattent les arbres, les relis en fagots énormes et les laissent glisser à même la rivière. Les corps se sculptent, deviennent secs, les forces s’amenuisent, la maladie se déclarent, les plaques gagnent et laissent dans des fosses, des traces de ces hommes délaissés, perdus au fin fond d’une Sibérie glacée.
Le Garçon meurt. Epuisement. Maladie. Après l’avoir accompagné jusqu’au bout, Alliocha prendra sa place. Deviendra l’Autre. Jusqu’à sa libération. Jusqu’à la fin. Mais peut-on être toute sa vie, un autre, l’autre, endosser et inventer une vie qui n’est pas la sienne, emprunter un costume qui n’est pas le sien ?

Dans une sorte de journal intime, Sébastien Ménestrier nous retrace la vie d’Alliocha, celui qui devient par la force des choses ce Garçon, celui qu’il admirait lors de sa détention.

Chaque moment intime est déployé, on ressent la rudesse des travaux forcés, les arbres coupés, l’eau glaciale dans laquelle on puise les forces, les marches longues et terrassantes dans lesquelles les dernières forces passent. On s’étonne de la libération qui n’est une joie, ni une peine. Juste la fin d’un labeur et la possibilité de devenir quelqu’un d’autre. Peut-être un résigné ou au contraire quelqu’un qui devient soi ou l’autre.
La fascination pour ce garçon croisé est profonde, folle, impressionnante et va jusqu’à revêtir sa personnalité grâce notamment au ton employé, des textes simples, directs, dépouillés. Au même rythme qu’Alliocha, on entre dans le moule, le corps, la vie qu’aurait pu avoir ce garçon, sans rebondissement, sans déploiement de force ni d’envergure.

D’une écriture  maîtrisée, fine, épurée, sèche et à la fois d’une grande douceur et tendresse folle, Sébastien Menestriel nous livre ce roman court, rapide où la rudesse de la Russie sous Staline déploie sa mélancolie, sa tristesse, sa force de vivre, de résister, cette abnégation de la rudesse, de la résistance, de trouver une issue à celui qui aimerait que le peuple plie, le peuple soit. Un ton glaçant, froid, concis, sans scission ou une pointe d’émotion. Nulle trace d’une sensation ou d’une sensibilité. Neutre et relégué au second plan. Derrière. Etre le suivant. Ne pas se faire remarquer ni de bruit. Et pourtant il se dégage une grande tendresse, une grande douceur, sensibilité dans ce roman, un charme russe, slave.

Un roman qui impressionne, impressionnant, qui nous fait poser des questions sur nos petites vies, nos choix, nos labeurs et joies. Qu’aurions-nous fait si nous aussi, nous avions croisé ce garçon, que ferions-nous pour « être de ce monde », être en ce monde, être soi quand il est tellement plus facile, simple de devenir un autre, celui qu’on admire, qu’on sublime mais qui n’est pas soi.



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Sébastien Ménestrier

Buchet Chastel