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«  Parfois, on se noie dans une mer à boire. Aussi rouge qu’un cœur qui cesse de battre. On regarde vers la surface à la croisée de chemins sous-marins : remonter ou se laisser aller. »

Elles s’aiment. Tout simplement. Tendrement. Elles s’aiment. Sans se poser de questions, sans attendre de consentements. Elles s’aiment. Point. La seule ombre à leur union, leur amour, l’enfant. L’enfant qui manque, l’enfant absent. Et tel un océan de sang, une mer rouge, il ne semble vouloir venir, s’accrocher,  naître. Le corps refuse, le corps se soumet à ce cœur qui cesse de battre, dans ce sang qui s’écoule inexorablement. Le ventre vide. Encore une fois. Toujours. Inexorablement elles attendent.
Et puis un jour, un jour où elles n’y croient plus, il s’accroche. Un peu plus. Il est là. L’embryon tient. Les mois passent durement mais surement. Il s’accroche malgré le sang qui coule. Toujours. Encore. Comme un bonheur auquel elles veulent espérer.

« Ne plus bouger. Retenir sa respiration. Manger. Regarder des bêtises à la TV… et son ventre pousser… entre deux flots de sang. »

Et ce jour où le sexe apparait à l’échographie. Enfin. Sourire à n’en plus finir. C’est un p’tit gars, un garçon. Et oui enfin rire de soi, de tout, de ce bonheur incroyable. Amoureuses et mères. Elles vont être bientôt mamans. C’est dessiné, photographié. Heureuses, elles se laissent prendre au jeu de l’espoir. Elles rient oui. Oh que c’est bon de le voir. Quel bonheur. Choisir quelques vêtements, des doudous, rigoler de cette chemise nuisette rose bonbon, même si quelques peurs tenaces restent.

« J’ai peur que ça nous porte la poisse. Déjà que… […]. C’est fou ce que la peur peut nous faire penser. »

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Pour y croire et endiguer cette crainte sournoise, s’accrocher à ses rêves, la future mère écrit. Son carnet se remplit de ses espoirs, de son histoire, de cette histoire qu’elle aimerait, un jour, voir ailleurs que dans un carnet. Enfin peut-être. Cela aussi est un rêve. Un rêve beau, un peu fou, dingue, inespéré. Une histoire qu’elle écrit. Ecrire oui. Ne jamais oublier que cette écriture est aussi sa vie, son sang, ce qui fait battre son cœur autant que ce petit bout de vie qu’elle attend. Elle l’aime déjà tellement ce petit bout, ce petit pois.
Mais un soir, la douleur est plus forte, le sang coule. Le cœur cesse de battre. Le vide résonne. La vie s’échappe. Les larmes coulent, l’enfant ne viendra pas.  Il faut alors faire le deuil impossible d’un enfant perdu, d’un enfant qui ne verra jamais le jour. Regarder la photo prise par le corps médical pour accepter, se souvenir de sa bouche, de ses mains si petites, de son nez. Essayer oui de faire le deuil oui. Mais comment accepter l’inacceptable.

«  Ça s’arrêtera un jour tu crois ? […] Inspire. Expire. Ça va aller. Il le faut, pas le choix. Saute ! » 

 

Dès les premières pages de cette bande dessinée, on sait que la lecture va être terrible, dure, qu’il va falloir puiser dans nos ressources de femmes pour continuer et y croire, s’accrocher, noter dans nos carnets, nos histoires et nos rêves. On sait que ce rouge, sera la couleur de la vie, de la passion mais aussi celle annonciatrice de cet enfant qui demeure absent. On sait qu’en tant que femme, il sera dur de se mettre à la place, d’envisager ce qu’il est impossible de concevoir. Ecorchées, fragiles, sensibles mais belles. Belles comme deux femmes qui s’aiment, conçoivent un enfant et l’aiment. Nos entrailles, nos ventres souffrent de ce vermillon qui éclabousse les pages. Terrible présage, terrible histoire.

Ingrid Chabbert a écrit une partie de son histoire dans cette sublime bande dessinée. Une partie de ce qui l’a construite et a fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui.  Elle se livre comme dans une grande délivrance, comme une histoire qu’elle nous livre avec une grande pudeur et sensibilité. Une grande générosité. Et le plus beau reste peut être à venir dans ces pages écrites, dans ces pages qui se construisent. De cette perte construire son avenir, un avenir, un possible, un rêve. De l’obscur passer à la lumière, celle qui font de nous des êtres vivants, parents de nos destin. Ce sont ces mots déposés dans un carnet, ces phrases qui voient le jour qui définissent le chemin à venir. Et cette construction est sublime à voir, à lire.

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Quant au graphisme de Carole Maurel, il répond d’une douce et belle manière aux mots de d’Ingrid Chabbert. Il y a la sérénité, la tendresse et la douleur, la souffrance avec ce rouge qui inonde les pages, noie les personnages dans leur chagrin, redresse dans un noir et blanc souvenir, dans un noir et blanc apprentissage et résilience. On retrouve la couleur, le vif, l’énergie, la vie, la rondeur des visages, du carnet qui s’étoffe au fil des pages, au fil des bulles. C’est là aussi d’une luminosité belle, pudique, sereine, apaisée.

Un vrai coup de cœur, un dessin rayonnant et une histoire qui décidemment m’a encore bousculée.  

A découvrir chez Moka et Noukette, les didablesses !

 

Ecumes
Ingrid Chabbert – Carole Maurel
Steinkis

Écumes d'Ingrid Chabbert et Carole Maurel