9782330075521

« On a tous été très secoués. Par toutes les histoires. Les fausses. Les vraies. C’est comme si nous avions été projetés à l’intérieur d’un film trop réaliste. Juliette et Camille s’essuyaient les yeux. Boris fixait le plafond pour contrer l’émotion. Mais le plus troublant, c’était Mme Grand. Alors, elle, toutes les digues ont lâché. Elle était carrément en PLS. C’est bizarre de voir un adulte pleurer. »  

Autant vous le dire tout de suite, l’écriture et moi, les mots dans un carnet ou sur une feuille de papier, cela n’est pas et n’a jamais été dans mes habitudes. Peut-être la peur de se confronter à mes craintes, mes doutes ou mes émotions. Peut-être la peur d’un jugement, le mien ou de celui ou celle qui les liraient. Peut-être parce qu’écrire n’est pas quelque chose que je conçois. Et peut-être aussi qu’il y a ces restants, ces souvenirs d’école, ces notes, ces commentaires qui n’étaient pas forcément les plus valorisants, les plus encourageants. Peut-être parce que le regard de l’autre sur son travail est quelque chose qu’il faut apprendre à lâcher et le vivre avec passion, envie. Peut être parce que la trouille oui, tout simplement. Peut être parce que la seule fois où je l'ai fait, je me suis retrouvée confrontée à quelque chose que j'ai aimé, sans le savoir, en toute impunité et liberté.
Alors oui les ateliers d’écriture (même si au détour des 68 premières fois, j’aurais pu avoir cette envie), je n’y arrive pas. Je ne me sens pas dans mon exercice, ma bulle, mon crayon ou stylo préféré, ni dans mon appareil photo miroir. 

Et pourtant lire ce roman de Jean Philippe Blondel, m’a fait chavirer, mis face à mes contradictions, mes craintes, mes besoins et donner cette envie, cette peur, cette boule au ventre, cette folie de m'exposer, d’exposer mes mots, mes écrits, ce regard que je porte sur la vie, les vies, la mienne, la votre. Une mise à nue en somme, un déshabillage en règle et surtout une rencontre avec les autres, l’intime, les non-dits, le refoulé. 

C’est ce que donne à lire « Le Groupe ».  

Jusqu’à là, Jean Philippe Blondel n’avait été qu’un prof d’anglais parmi tant d’autres, un prof d’un lycée de province qui cumulait à sa fonction d'enseignant, celle d’écrivain reconnu et reconnaissant. Deux tenues différentes qu’il pensait impossible d'endosser ensemble, d‘exposer. Jusqu’au jour où Marion Grand, professeur de philosophie et collègue de JP Blondel, lui fait part de son envie de constituer un atelier d’écriture en sa compagnie, basé sur le volontariat des élèves, une heure par semaine durant six mois de la vie scolaire.
D’abord craintif et se posant mille et une questions sur l’organisation et son rôle de professeur-écrivain, Jean Philippe Blondel accepte. Tous les deux se lancent dans une aventure où ils ressortiront bouleversés, tremblants et mis à nus par la vérite, la sincérité de ceux qu'ils auront cotoyé durant cette année. 

Le résumé de ce livre pourrait s’arrêter là. Sans plus de mots, sans plus d’intrigues. Mais loin s’en faut.  

Ce qu’il ressort de ce récit est une notion d’humanité, de dépouillements extrêmes, de noyades et de lumières, de cicatrices et d’élans, de douleurs et de rêves, d’ados qui acceptent de tomber le masque, de livrer à deux adultes qui se livrent à leur tour, à un groupe, leurs plus profonds ressentis, ce qui feront qu’ils sont eux, sans jugement, sans critique.  

Autour d’exercices séances, on entre dans ce monde, dans le monde des mots, de la force qu’ils procurent, donnent, offrent. Les déguisements tombent, les mots se revêtent de chair de poule, de frissons, de vérités crues où la moindre parcelle de vie est dépecée, éclairée.
Ce groupe constitué d’être humains filtrent une par une les émotions, les non-dits, les boules au ventre que l’on n’ose disséquer, ouvrir. Tremblant, se livrant sans fard ou maquillage, ils avancent, se livrent, ouvrent leur cage, se délivrent, entrent dans la lumière de la vie. Sans détour, sans fusil, adultes et adolescents ne deviennent plus qu’un, un groupe, ce groupe qui a accepté de jouer le jeu d’un travail d’écriture, un jeu qui est devenu au fil des jours, un révélateur, un miroir, un besoin de savoir qui se cache derrière ce visage, ce profil, ces mots ou cette attitude. 
 

Et la force de ce récit est que quelque soit celui ou celle qui écrit, s’exprime, il devient nous. 

A travers les mots déposés, Marion, Léo, François, Nina, Emeline, Maxime, Boris ou Aibileen nous ressemblent, nous offrent leurs peurs, leur craintes, leurs beautés, leurs fragilités, leurs forces, leur erreur sans jugement, sans concevoir un regard autre que celui de l’amour, le respect, la sensibilité, le talent, l’espoir et l’envie, ce besoin viscéral d’écrire, de se sentir vivant par et grâce aux mots, de grandir et cela quelque soit l’âge, la vie, le passé ou le futur. 

Ecrire 

« Ecrire des choses qui viennent des tripes, des mots qui viennent fouiller autour du cœur et qui descendent dans le foie et les intestins, des paragraphes qui coulent dans les veines et dans les artères, des textes qui donnent un sens à toute cette biologie en nous. » 

On ressort de cette lecture avec une envie folle de prendre le crayon, le stylo, le feutre, la plume à notre tour et de déposer les mots, maux, ceux qui nous hantent, ceux que l’on n’ose dire de peur, de crainte, parce que la trouille, la boule au ventre, parce que trop dure à se dépouiller, à divulguer, parce que trop de poids en nous, en eux.
On ressort avec cette énergie, le besoin de se mettre à nu, de se livrer sans contrainte, sans honte ou humiliation, avec ce besoin viscéral d’avancer, d’être fière de soi, d’eux, d’elle qui de ce stylo qu’elle tient, remplit ses carnets pour devenir, faire un de ses rêves, une possibilité, sa possibilité, sa croyance et son chemin. Et si je sais que je ne serai jamais écrivaine, je sais au fond de moi que celle à qui je destine ce récit, à qui j’offre ce livre, le sera. De cela j’en suis certaine. Je n'en ai aucun doute comme je n'ai aucune crainte sur ses autres rêves, envies, possibles.

« Tu m’as permis de me rendre compte, Emeline, que je ne serai jamais écrivaine. Je pourrai écrire, j’écris déjà et je vais continuer, un journal intime, des textes courts, quelques poèmes – mais j’ai compris maintenant que ce n’est pas la voie par laquelle j’exprimerai mes émotions. […] Je vais m’intéresser à d’autres moyens. La photographie, peut-être. Oui, la photographie, c’est bien. Mais toi, Emeline, avec ta bizarrerie, avec cette démarche hésitante, ces mots que tu choisis après en avoir regardé les contours et les toutes les facettes, tous les éclats qu’ils renvoient dans le soleil et la lumière, toi, il faut que tu persévères. Il y a des joyaux dans les sacs que tu transportes et tu ne t’en rends pas même pas compte. » 

Un livre qui nous prend là au plus profond de notre chair, de notre cœur, de notre esprit et qui ne nous quitte pas. Un livre où grâce à ces dix adolescents et ces deux adultes, à ce groupe, on apprend à faire corps avec soi, avec eux, avec vous, avec ce crayon et la force beauté qui nous habite, nous revêt, nous fait avancer.  

Et toi qui écris… continue, continue oui de croire en un possible, en un rêve où ta vie se vit dans ton carnet. Continue… on est pas mal à croire en toi, à savoir que le jour où tu lâcheras tout, où tu dévideras ta bobine, tu seras celle que tu es. TOI. Vas y ! Vas y ! Je ne te lâcherai pas. On ne te lâchera pas. Vas y, continue de croire en tes rêves. Ecris.

« C’est important les rêves, non ? C’est ce qui nous permet d’accepter la réalité. De l’appréhender. De la jauger. Et de la transformer aussi. Je rêve d’écrire un roman. J’espère que j’y parviendrai un jour. En attendant, je m’entraîne avec eux. Et m’entraînent à leur suite. »


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Le Groupe
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