l'amour est une haine comme les autres

Cette bande dessinée n’avait pas grand-chose pour me plaire, visuellement parlant.  Une couverture certe attirante où se dissimulait un visage, un paysage bucolique, deux enfants, un air de nostalgie assez mystérieuse… Mais à l’intérieur, des illustrations assez violentes, un coup de crayon vif, hachuré, noir, à la limite des polars américains où le bon est bon et le méchant, ignoble. Des couleurs sombres peu attrayantes pour quelqu’un qui aime l’univers poétique.  
Bref très peu pour moi.

  • « Mon nom est Abélard. Mais tout le monde m’appelle Abe et je suis sur le point de mourir. La tête dévissée vers le ciel, pendant un bref instant figé dont j’ai le secret, je vois mon sang d noir transpercé par une pluie immaculée rendue blanche par la lune pleine. Instant poétique et métaphorique de ma vie qui me fait oublier le temps d’une brève évasion dans mes pensées que je ne suis pas seul.
    Retour sur terre, sur le ring. J’ai finalement tenu un round. Je ne miserai pas un billet sur un second car à peine au sol voilà que je m’envole à nouveau. »

Tout commence dans une contrée paumée de Louisiane en 1948. Il fait nuit, une nuit noire, une nuit de pleine lune. Au fond d’une impasse sans nom, au pied de l’usine Will’s Tools, un noir maigrelet, portant le nom d’Abélard, se fait tabasser par trois blancs rustres et pétris d’un racisme vulgaire, revanchard. Laissé pour mort sur le coin d’un trottoir, amoché par des coups de poings et de pelles, sa dernière vision va pour celui qui a été son seul et unique ami depuis plus 20 ans, Will qui, les poings serrés, la carrure d’athlète, la mâchoire carrée, ne bouge pas d’un pouce.  

             « C’est ce coup plus que tous les autres qui a eu raison de mes forces oui… Je suis mort ce soir-là. » 

On remonte l’histoire, leur histoire, celle d’une amitié entre deux garçons, un noir et un blanc, dans une Louisiane où le noir n’était qu’un vulgaire bon à rien, un voleur, un cancrelat qui devait servir les honnêtes blancs, ceux du Ku Klux Klan, ceux qui organisaient des pic-nic où ils étaient leurs victimes prioritaires. Des blancs au plus haut point de la suprématie des races, des blancs qui usaient et abusaient des mots comme des poings.
Il était donc impossible, impensable que deux enfants puissent devenir les meilleurs amis du monde. Impensable et impossible qu’ils puissent s’aimer au point de devenir frères de sang, d’idées à défaut de couleurs. Et pourtant c’est ce que fut Abe et Will. Les meilleurs amis du monde, de leur monde. Mais l'amitié peut-elle te tenir face à l'histoire, aux idées reçues, aux clivages, aux familles et à l'amour ?

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Il y a dans « L’amour est une haine comme les autres » un vrai sens de la mise en scène et du scénario. Il y a une vraie histoire qui commence comme un coup de poing, un uppercut violent et se termine dans l’oraison de jours à venir. Il y a du noir, très noir, extrêmement noir et au-delà de la couleur de peau évoquée. Il y a de la lumière, un  peu, quelques éclaircies sommaires mais il y a surtout oui une page d’histoire de l’Amérique qui a tendance à remonter à la surface ces derniers temps. Une page glauque, une page qui s’exprima dans la violence des mots et des actes. La haine et la déraison qui en découle.  

Cette bande dessinée aborde le thème du racisme, des noirs et des blancs, de cette Amérique puritaine qui est une Amérique qui pue, et qui n’a pas encore fini d‘enterrer cette histoire. Une histoire qui perdure encore, marquée par les mentalités qui donnent vainqueur cette race blanche, suprématie de l’intelligence et du fondement des Etats Unis d’Amérique. La pression sociale, économique, politique se fait sentir dans chaque page, chaque case. L’histoire est dure, poignante. L’atmosphère est irrespirable. Il n’y a pas de temps mort, pas de respiration possible. La violence est partout ou quasi, chez chacun des protagonistes. Elle se déguise sous les remarques acerbes et irraisonnées des blancs, sous les mots violents et la haine chez les noirs. Les coups fusent, la hargne aussi.
Et pourtant au milieu de tout cela, deux garçons aux caractères et carrures opposés vont se rencontrer, devenir inséparables jusqu’à travailler ensemble dans l’entreprise que l’un dirige, héritage d’un père membre du KKK et que l'autre aide.

 

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Louis nous embarque par sa narration. La violence est sous jacente, visible, prévisible. Il monte en crescendo l’histoire. Le suspens est à couper le souffle. On retrouve l’atmosphère des films américains abordant ce thème. Un scénario impeccable. Les mots sont durs, l'angoisse est partout ou presque.
Le graphisme est poignant lui aussi. Marty utilise une palette sombre, violente et à la fois, apparaissent dans les scènes de souvenirs, d’une jeunesse amicale, un tendre vert, des couleurs douces, bucoliques, des traits fins. En opposition à cette nostalgie, les codes caricaturaux sont utilisés pour affirmer les caractères, les scènes. Les paysages et les détails se dissimulent pour laisser place à l’histoire, à la violence raciale.  

Une bande dessinée qui a le mérite de remettre sur le devant de la scène, le racisme qu'il soit ordinaire ou écrit dans des lignes, ces jours où la suprématie blanche revient à la charge. Une bande dessinée qui réveille, suinte, donne le courage d’affirmer que rien n’est gagné, tout est toujours à combattre, à ne pas oublier que dans chaque nation, dans chaque Etat, le puritanisme se cache sous de jolis costumes, de belles robes mais qu’il n’en reste pas moins un racisme, le racisme d’une race contre une autre, d’une couleur contre une autre, d’une religion contre une autre, d’hommes qui s’opposent alors qu’ils sont semblables.  

La haine, le pire ennemi de l’amour, son plus grand fléau, son éternel associé. La haine de l’autre, la haine du noir, la haine des blancs, la suprématie et la violence. La haine qui est aussi une forme d’amour, en somme.  

 

L’amour est une haine comme les autres
Louis et Marty
Grand Angle