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«  Vous nous croyez-seuls ? Nous ne le sommes pas ! Avec votre fauteuil, je pousse vos crocs et mes blessures. Mais tour de roue après tour de roue, je me prouve que rien n’est jamais perdu.
Je vous rends visite parce que je suis là. Debout. Malgré vous. Je veux croire qu’il est possible de devenir grand sans devenir méchant. Et je prends soin de vous pour le croire toujours. » 

Comme tous les matins, Aurora force sur le trait de khöl et dépose deux gouttes de parfum à la naissance de son cou. « La quarantaine généreuse », Aurore a tout de la femme élégante, raffinée, n’ayant besoin d’aucun artifice pour afficher son apparence et son visage rayonnant. Quelque soit sa journée, ses habitudes, même pour une balade en forêt avec un vieillard impotent, cette minute de maquillage et de considération envers elle, est une nécessité, son moment d’intimité heureuse, sa perfection absolue.
Caban sur les épaules, béret sur la tête, Aurore s’enfonce, au volant de sa petite voiture rouge, dans les bois sombres et froid d’un mois de janvier neigeux. Tout en conduisant, elle pense à la vie qui passe, la fatigue de sa petite dernière, aux vacances qui se profilent, à sa cadette à prendre à la sortie de l’école.  Comme une longue liste de choses à faire dans un quotidien qui défile trop vite.
Au pied d’un sentier pédestre, boite de gâteaux achetée quelques instants auparavant à la boulangerie du village, Aurore se gare et marche vers une maison pavillon de chasse délabrée, « fantôme d’une superbe passée » située en plein cœur d’une forêt dense et engourdie par la rigueur de l’hiver. Nul bruit autour d’elle. Seul ses pas lents et réguliers se font entendre sur un tapis de feuilles mortes où se devine le passage de biches ou de chevreuils et de chouettes effraie.

Immobile, respirant profondément, Aurore s’avance vers la porte d’entrée où un vieillard impotent, désordonné, sale et disgracieux habite et l’attend.

 

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Depuis notre plus jeune âge on nous a appris à nous méfier des bois sombres, des branches qui égratignent les visages, des crocs qui viennent se planter dans le cou des enfants, des nuits sombres et des inconnus qui se profilent derrières les arbres. On nous a dit de nous méfier des paroles prononcées, de ces êtres inquiétants croisés au creux d’un chemin. On nous a répété, seriné l’histoire du petit chaperon rouge, de Blanche Neige, de Boucle d’Or… Et puis on  a connu les crocs, les égratignures, les cicatrices qui mettent un temps fou à se cicatriser.  
Or avec le duo Henri Meunier et Régis Lejonc, on entre de plain-pied dans l’ambigüité de nos contes d’enfance, des thèses émises et des émotions suggérées. Tout en ellipses, interrogations, en accord entre illustrations et mots, on entreprend de suivre Aurore, prénom oh combien sonnant dans ce récit, dans son histoire, sa résilience et sa bravoure déguisée.  

Les mots d’Henri Meunier sonnent juste et avec une grande douceur, tendresse, se contredisent l’espace d’un court instant, rebondissent dans le conte, le récit inventé, introduisent une part de mystère, de doute, de stupeur pour finir dans un bouquet de résilience tendre, doux, généreux. On entrevoit notre histoire, celle d’un vieux loup, entravé, handicapé, qui nous aurait croqués, une suite à nos vies, nos histoires. Rebondissement sans fin. Le loup de notre enfance n’est plus qu’un vieil animal solitaire ne pouvant se porter. Les rôles se croisent, s’inversent, le contre est terminé. Aurore n’a ni gagné ni perdu. Elle est devenue.  

« Je veux être assez forte pour pouvoir vous aimer. Même vous. »

Les illustrations de Régis Lejonc sont au-delà du sublime. On atteint la perfection, l’onirisme, le rêve cauchemar, la transition entre ce que l’on imagine et la réalité. L’extérieur et l’intérieur, la forêt et cette cabane maison délabrée se répondent, font monter crescendo nos interrogations. La pastelle devient grasse, les traits s’assombrissent, le loup se laissent deviner dans les traits d’un vieil homme usé. Les détails surgissent pour donner plus d’épaisseur à la scène, rendre le tragique, la tendresse et le sombre. Noir et rouge se disputent, vie et mort se traversent. L’atmosphère est angoissante, les paysages neigeux donnent le ton. Et puis comme par magie, au milieu du récit, la bête devient humaine, la belle devient puissante. Les rôles s’inversent. 

Fort, très fort par son récit et ses illustrations, un très bon récit, mi conte mi histoire onirique qui nous laisse sans vie, anéantis et nous procure frissons et cet irrésistible envie de le relire, de décortiquer chaque mot, scène, illustration et de retomber dans sa magie, sa fièvre, l’histoire lue, le cœur du bois charmé.  Un très très grand livre à mettre dans les mains d’adultes avertis afin de comprendre que le loup de notre enfance n’est plus celui qui nous a croqués mais bel et bien laissés en vie. 

 

Cœur de bois
Henri Meunier et Régis Lejonc
Editions Notari

 

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