Elles-quatre-une-adoption

« Au début il n’y a pas de mère. Pas de père non plus. C’est dès le premier jour de la vie de la Petite, dès la première heure peut-être, on ne sait jamais. Il y a une femme inconnue qui vient de la mettre au  monde et aussitôt s’efface, ne laisse sur le petit corps aucune trace que celles qu’elle a imprimées en lui durant neuf mois, façonnant la Petite, faisant que peut-être la Petite lui ressemble – mais cela non plus on ne sait pas. » 

Quatre femmes, quatre L, ailes. Quatre femmes qui forment une lignée, un héritage biologique, maternelle, une unité de corps et de cœur. Quatre femmes pour fonder une famille, être mère chacune leur tour. Quatre femmes et pourtant une différence, un renoncement, une impossibilité, des peurs et celle qui deviendra.

Quatre femmes.
Q
uatre mères. 

La première est la mère naturelle, biologique, celle qui a donnée corps à l’enfant, la Petite, celle qui l’a conçu. Mais la mère ne veut pas, refuse l’enfant, il n’y a pas de père, pas de trace, pas de lien.  Elle ne reconnait pas la Petite comme sienne. Le pourquoi de ce refus, elle seule le sait : la déraison, l’impossibilité, la négation, un non-sens. Cela seule la regarde. Cela est son silence. Le monde autour d’elle transmet les gestes et paroles nécessaires pour animer l’enfant, combler ce trou affectif. Le vide.

« Aucune autre trace d’elle que celles du lent travail de la gestation, de la symbiose secrète entre elle et l’enfant, venues donc du dedans du corps de la femme, de son insu à elle, en somme, car ensuite les traces du dehors du corps, de la douceur des mains, des bras, de l’odeur de la peau, du son de la voix, du regard, lesquelles seraient comme la prolongation naturelle des premières, une manière de continuer à donner la vie, et qui au fond feraient de la Petite son enfant, la femme ne les donne pas. Elle disparaît » 

A bientôt six mois, la Petite est adoptée par un couple sans enfant. Attendu longtemps, attendu en vain, ils n’en ont jamais eu. Pas réussi malgré les traitements lourds, malgré la médecine, malgré les peurs, les doutes, les examens. Stérile. Rien. Un vide là aussi. Celle qui va être mère à son tour apprend à devenir parent. Le ventre éternellement plat, les seins vides, elle est celle qui materne, qui devient au-delà de la chair, la Mère de la Petite. « Une mère qui va de soi ». 

« Maintenant, avec la petite, la mère est toute à la joie ; quand elle la prend dans ses bras, quand elle fait pour elle tous les gestes du corps qui font de la Petite son enfant, c’est bien cet enfant-là, précis que la Mère voudrait avoir porté et mis au monde, qu’elle souffre maintenant de n’avoir pu. » 

La Petite grandit, devient femme, se marie. La vie fait le reste. La Mère de la Petite est heureuse malgré le vide qui réapparait. La Petite est partie. Mais comment devenir mère à son tour lorsque pour commencer sa vie, la Petite a connu le vide, le manque d’une mère, de la Mère, celle qui lui a donné la vie ? Comme une malédiction, comment donner la vie lorsque celle qu’il l’a élevé n’a pas su porter un enfant, n’a pas su être mère de sang ?  

« Il parait que dans une adoption réussie l’enfant prend en lui un trait de l’un de ses parents […] elle [la mère] ajoute que l’héritage, personne n’est tenu de l’accepter totalement, qu’il lui en a fallu, à elle, du temps pour le comprendre, quant à sa propre mère, mais que maintenant elle le sait, elle peut lui dire. […] elle a, elle aussi, une mère de chair. »

 

Un récit tout en délicatesse où au début était la vie, le verbe pour devenir le sujet, l’enfant, l’adoption. La chair, le verbe, l’amour, le corps.
Dans un langage simple, des mots emprunts de bonté et de tendresse, Nicole Malincoli nous peint l’adoption et le rôle de la Mère, d’être Mère, celle qui n’a pas enfanté mais qui le devient par l’adoption. Les mots raisonnent dans la chair, le cœur, prennent forme, corps, ventre plein. Ils s’arrondissent, empreint d’une libération, de vie. La filiation se fait, l’adoption devient parenté.
Accompagné des lavis d’Evelyn Gerbaud, la transparence des mouvements, la symbiose des gestes, l’union des corps, la féminité accompagne, épouse les mots. Délicatesse des corps qui se frôlent, se trouvent, s’écoutent, se touchent, se regarde. On retrouve des passages relevant de contes, de mythologie ou encore  d’une mère louve protégeant son enfant, lui apprenant la vie. 

Une lecture émouvante, fragile, gracile, lumineuse où le manque marque un temps de pose et la vie se penche sur les mères, les filles et celles qui deviendront mères à leur tour, peut-être.
Dans ces temps où on remet en cause la PMA, l’adoption ou encore l’avortement et l’abandon, dans ces temps où l’histoire des femmes, de leur liberté de procréer ou non, de donner vie, de favoriser l’adoption ou la contraception, il est bon de relire ce petit livre où la vie s’éclaircie dans le ventre et la vie d’autres femmes. Un récit poétique empreint de pudeur et de tendresse, d’émotion, de générosité et d’amour maternel, sans jugement ou négation d’une femme qui ne peut accepter son enfant ou d’une autre qui ne peut enfanter naturellement.  

 « Plus encore pour la Mère, laquelle se dit parfois qu’elle est mère comme un père, c'est-à-dire par les mots, ainsi qu’un homme doit s’entendre dire d’une femme qu’elle est enceinte de lui pour être père et dire un jour à l’enfant Je suis ton père, tandis qu’une mère n’a pas besoin des mots parce que c’est là, dans le corps, ça va de soi. Elle, pour son enfant, elle n’a pas eu l’évidence du corps, elle n’a pas pu ; elle n’est pas une mère qui de soi. »
[…]
«  elle voit le ventre déjà rond ; elle est partagée entre l’envie d’embrasser son enfant et celle de se tenir dans l’ombre comme on s’efface devant une chose dont on a pas l’expérience. […] Elle voit le corps métamorphosé de son enfant, le corps qu’elle n’a pas eu, qu’elle n’a pas osé avoir ; ce n’est plus le corps de son enfant, de sa Petite ; elle perd la Petite ; toutes les mères perdent leur petite lorsque celle-ci enfante, mais elle, elle perd doublement, de ne pas lui avoir transmis elle-même cela, cette ouverture-là à la vie. C’est pour cela qu’elle pleure de tristesse en même temps que d’amour. »

  

Elles quatre une adoption
Nicole Malinconi - Evelyn Gerbaud
Edition Esperluète