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Comment vous parler de cette bande dessinée tant son domaine d’anticipation et son sujet sont proches de notre quotidien avenir, tant les personnes que l’on y croise, sont ceux que l’on rencontre dans nos rues, villes, vies, tant notre monde s’avance à grands pas, grandes enjambées vers ce monde où les plus faibles, les moins bien lotis, les récalcitrants sont assis aux bords d’un précipice, tant les pensées idéologiques laissent naitre de nouvelles politiques.
Comment vous parler de ce peut-être que l’on ose croire, qui arrive pourtant à grand pas. Comment vous parler de ces bulles, cases qui m’ont tant secouée, fait penser à ces jours d’entre deux tours électoraux, ces jours, ces cinq ans où tout se jouent, se dessinent, se décident.  

Dans une société au futur proche, un individu est jugé sur sa valeur à produire des moyens afin d’enrichir la société. Un homme ou une femme doit donc, pour appartenir à cette société, fournir un travail, devenir source de profit et de valeur ajoutée. Il ne doit en aucun cas être marginal, se tenir à la frontière d’un monde de laissés pour compte, de profiteurs aides sociales ou de ces cas sociaux décrétés comme tel parce que handicapés ou réfugiés.  

  • « Le véritable problème c’est que certains individus n’en produisent pas. Alors que devons nous faire ? Devons nous les laisser végéter dans leur indigence ? Non bien sûr, ce ne serait pas juste. Ils doivent aussi participer à l’économie du pays. C’est pour cela que nous avons crée ces postes de travaux forcés d’intérêt général non rémunérés, qui permettent  de les insérer dans notre société. Ces mesures ont non seulement le mérite de dynamiser l’activité de nos entreprises partenaires mais elles vont aussi contribuer à diminuer les impôts de nos contribuables, et le pouvoir d’achat s’en trouvera d’autant renforcé. » 

Marcus Fodyl est un homme consciencieux, gestionnaire au sein de la CRGR , une sorte d’agence pour l’emploi. Il voit défiler à longueur de journée ces personnes qui, parce qu’ils n’ont pas de travail, seront condamnés un jour ou l’autre au service disciplinaire, ces fameux travaux forcés. Des numéros, des tickets d’appel, un dossier après l’autre. Marcus écoute et tente de trouver quelque chose dans une société qui ne propose rien dans son minuscule bureau open-space délimité par une simple cloison.

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Tout ce qu’aimerait Fodyl, c’est recevoir une notation positive qui lui donnerait la possibilité de déménager, de partir de ces immeubles dégradés, ces habitations à loyer modéré ou moyen, réservés aux personnes de conditions modestes. Mais encore une fois, il ne rentre pas dans les notations, dans les items prédéfinis par la CRGR qui lui reproche son empathie, sa contre productivité. Impossible de contester l’appréciation laissée par ses supérieurs, d’essayer de défendre auprès de sa hiérarchie (réunis au sein d’un consortium d’apparatchiks), son abnégation, sa conscience.
Fodyl n’en peut plus. Fodyl refuse de plus en plus ce système qui l’oblige à mentir à ces hommes et femmes qui se présentent quotidiennement auprès de lui et attendent un éventuel travail alors que sa mission première est de détecter celles et ceux qui pourraient servir dans ses camps de travaux forcés et fournir une main d’œuvre bon marché. Il aimerait demeurer cet oiseau aux longues ailes blanches qui tournoient dans le ciel au dessus des immeubles, des barres de béton en se moquant des humains qui tentent de l’éradiquer, et aimerait retrouver la liberté de son enfance, celle ses campagnes oubliées, des rêves et de la bonté.

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Lomig trace une société futuriste qui ressemble étrangement à un futur qui sonne à notre porte, un futur qui laisse encore un peu de poésie filtrée par le biais de ces grands oiseaux. Ces mouettes albatros, ces oiseaux aux longues ailes qui planent dans le ciel, volant au dessus des lois, des règles, demeurant libre. Il joue sur l’angoisse, la terreur et nous laissent d’un seul coup par l’intervention de ces grands oiseaux blancs, la liberté de croire en un autre monde, de rêver, de ne jamais oublier que voler c’est être libre. Libre de penser, libre de faire de sa vie autre chose que des actes ordonnés.
Le crayonné est extrêmement précis, une bichromie qui frappe, ne nous lâche pas. Le blanc prend tout l’espace au début pour se réduire au fur et à mesure. Le manque d’air se profile. Le vert et le noir gagnent de l’espace, deviennent asphyxiant. Les cases rebondissent aux illustrations. Elles utilisent l’espace, le format, deviennent italiennes ou de plain-pied. Elles repoussent les limites pour se réattribuer la liberté, l’air qui revient.  

Une superbe bande dessinée qui reprend le thème des rêveurs inadaptés dans des terres où l’hostilité règne, sur cette notion de liberté, de société libérale où le travail est roi et l’Etat providentiel mort. Une belle ellipse entre l’homme, cloisonné dans un monde qui ne lui ressemble plus, et celui de la liberté illustrée par l’oiseau inadapté sur le sol mais immense dans le ciel lorsqu’il vole.

Une bande dessinée que nous devrions tous lire, relire et posséder dans nos bibliothèques pour ne jamais oublier que nous devons continuer à voler, à ne pas accepter cette liberté qu’on nous interdit de plus en plus. Une bande dessinée engagée qui nous réveille, nous attrape et nous fait réfléchir sur ce que nous souhaitons pour cette société, la notre, celle dans laquelle nous vivons et que nous léguerons à nos enfants.  

Un cas de conscience que chacun d’entre nous devrait penser, réfléchir. Le cas qui pourrait arriver à chacun d’entre nous, qui nous poursuit, nous taraude, nous questionne, nous résiste.
Le cas qui nous fait résister. 

 

Le cas Fodyl
Lomig
Sarbacane

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