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Page de gauche : une liste de course inscrite sur un bout de papier ayant pour entête « Hotel de Crillon – Paris*** Luxe.

Page de droite : «  Christophe – Le « bonheur des français ». Non mais sérieusement. Mesurer le bien-être d’une population en fonction de son activité économique, c’est complètement con. Comme si le fait de consommer était une preuve de bonne humeur. « Tout va bien, j’ai une nouvelle voiture ! « J’en ai une, de voiture neuve avec toutes les options, et ça ne va pas du tout. Je sais bien que je faits des raccourcis, mais je ne peux pas m’empêcher d’être agacé par leurs tournures de phrases. Merde, à la fin, avec vos indicateurs de progrès durable et vos taux de croissance. j’ai une carte glod et je vais mal si je veux. » 

 

Il y a chez Clémentine Mélois une grande poésie du quotidien, de ces petites choses délicieuses que l’on ne prend plus le temps d’observer, de regarder, d’écouter. Des gestes, des mots, des bruits, des silences, la beauté de l’invisible et surtout la vie, dans son ensemble, ses détails si petits, infimes, minuscules qui emplissent notre quotidien, nos besoins et envies. L’humanité, la générosité, la pagaille-bazar qui insufflent l’air, l’oxygène nécessaire. C’est, un ramdam monstre qui nous réveille,  nous éveille au monde, nous fait pencher la tête, sourire,  redéfinir notre ligne d’horizon, découvrir, redécouvrir les choses que l’on pensait disparus, des décharges de mots et de tendresses à ciel ouvert. 

« Sinon j’oublie ».

 Il y a ce livre, cette couverture rouge ou se glisse un bandeau, une photographie couleur, une main de femme, belle, lisse, soignée, nue. Une simple main sans verni rouge ou coquetterie. Une main qui se dessine sur un fond couleur parquet chêne vieilli et vieux tapis persan. Une main qui tient une liste de mots : «  deux gâteaux au patissier pour Sandy et Jenny ». Une liste comme on en dresse des milliers. Une liste pour ne pas oublier. Une feuille de papier « Sinon j’oublie » 

Roman

Un livre rouge, un livre vie.
Un livre, une signature : le courage 

Le courage de savoir lire au-delà de cette liste, de ces mots griffonnés sur ce bout de papier. L’intimité dévoilée, la vie qui s’écrit. Des mots comme un souffle, un trésor inavoué, une tendresse pour les choses que l’on empile, les riens de la vie qui sont nos identités 

sinon j'oublie

Ces choses comme un héritage à la Pérec ou la Prévert, comme une liste de courses, de petits riens, de nos oublis fâcheux, de nos vertiges et vestiges. Ces choses que l’on ne veut plus une fois lu, une fois que l’on a réalisé les mots écrits. Ces listes que l’on déchire, réduit en boule, jette au fond d’une poubelle ou pour certains sur nos trottoirs, nos bouts de terre-plein à la sortie de nos supermarchés, de nos magasins. Ces listes de choses que l’on empile, que l’on garde (contrairement aux listes). Ces listes de nous, d’eux, de vous, de moi, de toi. Ces listes qui en disent bien plus long que tous les paniers empilés, les caddies remplis, les pensées inavouées. 

Sous la plume de Clémentine Mélois, ces petits bouts de mots écrits sur un bout de papier gras, quadrillés, post-ités, deviennent histoires, poésies, imaginations, personnages. 
Ces listes écrites par des quidams nous ressemblent, nous offrent un miroir, une infinie tendresse à nos errances. Ils respirent notre enfance, nos  campagnes, nos couples, nos illusions, nos rires, nos travers, nos coups de gueule ou d’amour. Ils sont entassés là dans un coin de nos mémoires à la porte de l’oubli et sont le reflet de ces jours chantants, ces jours importants.
On pourrait penser que ces petites listes qui se glissent dans nos sacs, les petits mots de Clémentine Mélois que l’on glisse dans nos cœurs, ne sont qu’une utopie, que de simples phrases adressées à notre propre bonheur ou horreur. Mais non.

Clémentine Mélois a l’art de nous écrire l’universel, le fragile de la vie des autres qui devient la notre. Son art de peindre la mouche nous tend la perche et nous attrape dans un filet, nous fait faire de cette mouche, un papillon qui nous donne des ailes, la beauté et la puissance de voler. C’est diffus, léger et pourtant au détour d’une virgule, elle nous fait rire ou pleurer, sourire ou grimacer mais toujours sa bienveillance, sa tendresse nous donne à être attentif, à aimer, nous aimer.  

Et c’est peut-être cela qui fait de sa plume, sa générosité, sa beauté. C’est par la magie de ses mots, de nos sourires que se glisse la force de cette fragile beauté qu’est la vie. D’une parodie, d’un jeu, elle nous invite à la suivre, nous tend un miroir. Celui des hommes et des femmes que nous sommes, celui que l’on tente de jeter dans une poubelle comme on jette ce bout de papier parce que trop intime, trop dévoilé, pas important.  

De ces listes que l’on jette, que l’on rature, chiffonne, elle en fait un émouvant portrait, justes, simples, sans fioriture. Elle écrit nos besoins, nos envies, nos habitudes, nos caractères lus entre deux mots listés, entre deux graphologies étudiées. Elle nous révèle nos tics, nos manies. Elle invente une vie comme on décore un sapin pour noël. Elle rend ces listes de courses, de futilités, d’intimité, belles, humaines.  

A la fin de la lecture de « Sinon j’oublie », on n’a juste qu’une seule envie : faire une, des listes et la, les garder, les collectionner. Des listes de nos rires, de nos sourires, de nos fantaisies, de nos besoins poétiques, de nos tendresses mutines, de nos colères lumineuses, de nos injures drôles et de nos douces envies, celle d’un monde qui sous les mots de Clémentines deviennent beau, simple, vrai, tendre, ordinaire, quotidien mais indispensable. Nous en sommes.  

 

Sinon j’oublie
Clémentine Mélois
Grasset

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