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Comment vous parler de ce recueil quand les mots de Laurent Gaudé sont un engagement poignant sur notre humanité. Un message ardent, sans masque, sans fard, sur notre histoire, celle de l’homme, des hommes face aux autres, celles des opprimés face aux oppresseurs. Un recueil comme une claque, comme une cicatrice sur notre monde. A

Comment vous parler de l’exode, de l’exil, des refugiés de La Grande Syrthe, des Kurdes perdus dans les montagnes enneigés, de ceux qui ont péri dans les eaux profondes de la Méditerranée, de ceux qui sont nés sur un continent noir originel et qui depuis a connu l’esclavage, le commerce triangulaire, l’ile de Gorée et ses chaines.

Comment vous parler de ceux qui sont réduits au silence, à tourner autour d’un arbre, sept fois exactement. Sept fois comme pour oublier d’où ils viennent, qui ils sont, ce qu’ils pensent. Ces hommes et ses femmes entassés, réduits à la misère, réduits à la moins que rien. Des refuges, des tentes, des bidonvilles ou des cales de bateau traversant les océans. Otages, réfugiés, exilés, persécutés, esclaves. 

Comment vous parler de cette quête de libertés, cette soif de fraternité nécessaire entre les hommes, entre nous, ce souffle d’espérance et de lumière qui nourrit ceux qui sont dans l’obscurité, dans les ténèbres. 

Un cri. Des cris. Un regard. Des regards et les mots. Les mots morts, les mots puissants, les mots vivants de Laurent Gaudé. Pour les prières qui ne sortent plus des lèvres, pour les vies qui ne peuvent être sauvées, pour les enfants noyés, les femmes violées, les hommes embrigadés. Les mots comme des sanglots, des espoirs qu’on dresse sur les terres séismes, aux terres lointaines qui se raccrochent à un radeau méduse, un radeau naufrage, un radeau lointain qui ne veut pas de lui.  

Une poésie qui frappe, un claquement comme un fouet, un tatouage comme une scarification.
Huit poèmes pour tout quitter, tout essayer, résister, vivre, tenter, que l’on soit dans les brumes du Nord Pas de Calais, au Cap Gris Nez ou au à celui de Bonne Espérance, aux portes d’une Méditerranée, vestige d’un empire oublié.
Une  poésie pour ne pas oublier.
Une poésie pour apprendre à ouvrir nos frontières, aimer cette bonne vieille Europe qui tremble sur son identité, ouvrir nos frontières, nos portes, ns cœurs, nos identités.
Une poésie pour souffler, croire, habiller de vent et de soif l’humanité. ne jamais oublier qu’au-delà l’obscurité, la lumière est présente.

  

« Je veux une poésie du monde, qui voyage, prenne des trains, des avions, plonge dans des villes chaudes, des labyrinthes de ruelles. Une poésie moite et serrée comme la vie de l’immense majorité des hommes. Je veux une poésie qui connaisse le ventre de Palerme, Port-au-Prince et Beyrouth, ces villes qui ont visage de chair, ces villes nerveuses, détruites, sublimes, une poésie qui porte les cicatrices du temps et dont le pouls est celui des foules.

Je veux une poésie qui s’écrive à hauteur d’hommes. Qui regarde le malheur dans les yeux et sache que dire la chute, c’est encore rester debout. Une poésie qui marche derrière la longue colonne des vaincus et qui porte en elle part égale de honte et de fraternité. Une poésie qui sache l’inégalité voracité du malheur.

Je veux une poésie qui défie l’oubli et pose ses yeux sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps. Même pas comptés. Même pas racontés. Une poésie qui n’oublie pas la vieille valeur sacrée de l’écrit : faire que des vies soient sauvées du néant parce qu’on les aura racontées. Je veux une poésie qui se penche sur les hommes et ait le temps de les dire avant qu’ils ne disparaissent.

Le territoire de cette poésie, c’est le monde d’aujourd’hui, avec ses tremblements et ses hésitations. Elle s’écrit dans un corps à corps avec les jours. Elle sent la sueur et l’effroi. Elle est charnelle, incarnée. Le monde d’aujourd’hui est épique, tragique, traversé de forces violentes. Il se rappelle à nous avec brutalité. Des failles idéologiques réapparaissent. Des menaces grondent. Il faut dire et tenir ce que l’on est, ce que l’on veut être. L’écriture ne m’intéresse pas si elle n’est pas capable de mettre des mots sur cela. Qu’elle maudisse le monde ou le célèbre mais qu’elle se tienne tout contre lui. Nous avons besoin de mots du poète, parce que ce sont les seuls à être obscurs et clairs à la fois. Eux seuls, posés sur ce que nous vivons, donnent couleurs à nos vies et nous sauvent, un temps, de l’insignifiance et du bruit. »

 Une poésie de sang et de lumière.  

 

De sang et de lumière
Laurent Gaudé
Acte Sud