18403841_1787392184908743_3530447381109299423_o« Kahina poursuit le récit de sa vie en France, elle raconte qu'ils ont eu un logement, que les enfants ont grandi, pourtant toujours la Kabylie lui manquait. Tu connais la Kabylie ? Elle évoque la beauté des montagnes, de son hameau perché, elle incline la main pour montrer la pente, depuis sa maison on voit tout le pays, et l'hiver il y a de la neige. Elle ajoute que son village s'appelle Tilist, qu'il est réputé pour les tissages, les femmes fabriquent des tapis magnifiques, des châles.

 

Elsa regarde Kahina ramener sur ses épaules un châle imaginaire, et soudain, malgré son pyjama de jersey et ses chaussons neufs, cette femme, debout devant la baie vitrée encadrée de métal, les yeux perdus au-dessus des toits parisiens, porte sur ses épaules un monde ancien de pierre et de laine, de mains habiles et de sciences non écrites. Au fond, suppose Elsa, elle sait peut-être parfaitement ce qu'elle a, elle dit kyste pour apprivoiser la chose, certains l'appellent cancer, tumeur maligne, carcinome canalaire infiltrant, que sais-je, faute de mieux on se rassure avec les mots. »

 

Deux femmes : l’une kabyle et musulmane, Kahina,  mère de 12 enfants, entrée pour un kyste au sein gauche, celui qui a donné généreusement le lait pour faire grandir ses enfants et ceux des voisins, qu’ils soient de Kabylie ou de France, ce pays qui lui a donné une double nationalité. L’autre Elsa, jeune femme célibataire française, juive, qui vit sa maternité à travers sa nièce et qui doit, pour la deuxième fois, passer sur la table d’opération pour un cancer. Ablation du sein droit. Toutes les deux doivent se faire opérer le lendemain. Toutes les deux doivent faire le deuil d’une partie de leur vie, apprivoiser une maladie qui les dévore, leur ôte une part de leur féminité, de leur identité, faire face à la mort qui sonne à la porte. Toutes les deux doivent s’apprivoiser, apprendre, comprendre les paroles et les silences, les regards, les gestes, les fantômes qui hantent cet hôpital, ce nom qu’est Marie Curie.
Réunies le temps d’une nuit dans la même chambre, séparées seulement par un paravent, elles vont s’ouvrir, se confier l’une à l’autre, faire face à leurs peurs comme leurs souvenirs, entendre leurs craintes et leur chaleur, se tenir ensemble face à la fenêtre où, de l’autre côté, des femmes tissent, rassemblent des vêtements de vie, des tuniques colorées. Assises sur les bords du toit de l’immeuble d’urgences le temps de cette nuit qui ne finit pas, elles vont tisser, tendre le fil qui les relie à la vie, devenir complices, apprendre que chaque pièce d’un tissus, d’un corps réchauffe, unit. Elles vont se livrer, faire fi de leurs préjugés, de leurs origines, de leurs différences, s’ouvrir l’une à l’autre, se soutenir face à l’adversité et vaincre les derniers démons, ceux de la dernière nuit avant l’opération, ceux qui font du cancer, une grave maladie, un nom que l’on cache, une maladie que l’on camouffle, une maladie qui nous pousse à résister, s’apprivoiser, vivre. 

  • « Toute la nuit, elles se sont suspendues à un fil. Le même fil. Il reste accroché en elles, au plus profond, au-delà de leur chair, au-delà de leur mal, où bat le sang du cœur humain. Et il y restera longtemps encore, tant qu’elles seront en vie. » 

Alors certes, « Le châle de Marie Curie » n’est pas de la Grande Littérature avec des majuscules comme aimerait l'entendre les plus grands acteurs de la litterature, les grands penseurs. Certes les romans sur le cancer ont toujours cette part de peur, de crainte, de frilosité, mais j’ai aimé ce roman. J’ai aimé l’écriture de Déborah Lévy Bertherat, sa douceur, sa tendresse, son regard, sa poésie, son univers de conteuse, de tisseuse. J’ai aimé qu’elle nous mène vers cette humanité, ce châle de tendresse, cette couverture de douceur et de cœur. J’ai aimé qu’elle nous ouvre les yeux, nous opère à cœur ouvert pour faire revenir à l’essentiel, qu’elle nous transmettre cette union, cette fraternité qui existe entre humains, entre toutes personnes. 

  • « Les hommes sont parfois désemparés devant la souffrance, même quand ce n’est pas la leur, et fuient pour ne pas la voir. Dommage qu’il faille attraper une maladie grave pour découvrir s’ils vous aiment vraiment, qu’il faille risquer sa vie pour savoir ce qu’elle vaut. » 

J’ai aimé qu’elle transgresse les règles et nous emmène à regarder plus loin que les murs d’une pièce, qu’elle nous transporte sur un toit entre deux cheminées, les fesses au bord du vide et nous réchauffe d’un bol, d’une tasse fumante, d’un plat partagé. J’ai aimé qu’elle nous enveloppe, nous parle avec bonté, humanité, simplicité. J’ai aimé son écriture ciselée, fine, dentelée, le tissage de ses mots, la chaleur de son cœur, le fil de son encre.  

Il en ressort une réelle envie de le garder, de regarder autour de nous, de nous mêler, partager l’intime, de faire le cheminement vers l’existence, de s’approprier notre identité.

Il en ressort des accents, des différences, des mélanges, une véritable douceur et envie de connaitre l’autre, de ne pas s’arrêter aux préjugés, de pousser les portes et surtout il nous atteint dans notre sein, notre cœur, dans cette maladie qui reste un tabou, ce cancer dont on ose prononcer le nom, une identité d’une part manquante. Il en ressort une sincérité, une pudeur.

  • « Est-on assez nu, dans ces moments-là, assez dépouillé de tout ce qui nous masque et nous maquille, pour atteindre ce noyau commun qui nous rapprocherait, le plus petit commun dénominateur d’humanité ? Les hommes sont-ils égaux devant la maladie, quand il ne reste que cela ? La mort est-elle plus douce pour les riches que pour les pauvres ? »

    « Une chambre d’hôpital est un de ces lieux où l’on dort auprès d’inconnus, comme un dortoir de colonie de vacances, un compartiment de train de nuit ou un gymnase devenu refuge lors d’une catastrophe. On plonge désarmé dans l’intimité du voisins de fortune ou d’infortune, on les entend ronfler, on sent leurs odeurs et leur chaleur, et eux les nôtres. Dans la nuit, le souffle des uns pénètre les poumons des autres. A l’hôpital, on s’abandonne davantage, on est encore plus nu. »

« Le châle de Marie Curie » est un roman lumineux, pudique, émouvant, vivant, surprenant, tendre et courageux face à la mort, la faucheuse qui sous couvert d’un bonnet, d’un châle jeté sur nos épaules, se rappelle à nous un soir, une nuit juste avant que les portes d’un autre univers ne s’ouvrent. Il nous rappelle que dans chaque geste que l’on offre, une part de nous s’ouvre, console, aide à grandir, à faire grandir, à apprendre et comprendre l’humanité.  C'est cela qui en fait sa richesse, sa noblesse, un roman que l'on classe parmi ceux qui nous ont donné un moment de grâce. C'est cela la  littérature. Lorsqu'un roman nous touche et devient celui que lon aime. Pour cela « Le châle de marie Curie » est un grand roman et Déborah Lévy-Bertherat une grande romancière comme Marie Curie était une grande Dame de cœur.   

  • « C’est beau de mourir pour la science, à moins que ce ne soit de vivre pour la science. »


A lire chez
Cathulu

 

Le châle de Marie Curie
Déborah Lévy-Bertherat
Rivages