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«  Maman est belle mais elle n’arrive pas à la cheville de ma tante Chantal, sa petite sœur de 24 ans. C’est dur à battre : Chantal est élancée et a des cheveux peroxydés. Sa repousse brune est très jolie. Ça donne du caractère à sa féminité. J’aime autant le blond artificiel de sa chevelure que la racine terreuse. Elle maitrise très bien le look Samantha Fox. Elle chante un peu comme Samantha Fox d’ailleurs. Elle œuvre a capella. Elle a toujours son walkman sur les oreilles et tout ce qu’on entend,  c’est la justesse de sa voix totalement décomplexée. Touch me I want to fell your body your heart beat next to mine. Touch me touch me now. »

Je m’appelle Simon. 1988, un été comme les autres. Enfin presque. Depuis que Maman s’est disputée avec sa sœur Chantal, rien n’est comme avant. Je m’ennuie, seul dans la grande piscine hors sol qui ne recueille plus que les feuilles mortes de l’hiver passé.
Maman travaille chez un concessionnaire de voitures GM. Maman est belle. Tous les matins, elle se vêt de son costume de vendeuse de voitures rutilantes. Elle est trop forte ma mère. C’est la meilleure de tout le garage. Et en plus elle sent bon le char neuf, « l’odeur colle à ses vêtements, comme mes cuisses nues collent après le cuir de notre causeuse quand je regarde un film en costume de bain, l’été. ». Maman est tellement la meilleure vendeuse de voitures qu’elle a gagné un dictionnaire Larousse, « celui avec le pissenlit fané qui se désintègre dans le vent comme la ouate vaporeuse. »
Quand à Papa, lui, il sent le pétrole qui sert à fabriquer les plastiques de son usine. Et pour lui pas de costume, juste un bleu de travail, une chienne comme on dit ici.
Des fois Maman m’emmène à son job. J’aime bien. Je peux essayer toutes les chars que je veux et devenir un petit mec viril qui contrôle sa vie comme il contrôle son auto. Je suis un homme. Un vrai. Un qui met son bras sur la portière en lorgnant les pépées. Mais ce que je préfère, c’est m’assoir sur le siège passager et poser ma joue amoureusement sur le dossier du conducteur. D’un seul coup je me sens grand et amoureux, loin du garage et de ma vie d’adolescent pré-pubère. D’un seul coup, je n’ai plus 11 ans.

Cet été, Maman et Papa ont décidé de partir en voyage à Paris, un pays qui s’appelle la France et qui est situé en Europe. C’est loin. Le dictionnaire qui me l’a dit. Et malgré le fait que Maman et Matante Chantal soient en bise-bise, c’est Matante qui va venir me garder. Et ça, ça me rend vachement content, parce que Matante Chantal, elle est franchement canon et j’aime quand elle se prend pour  Samantha Fax ou une baigneuse qui se noie dans Alerte à Malibu ou quand elle conduit son car bleu turquoise décapotable. Dans ces instants-là, « mon cœur pédale. »

 

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Une bande dessinée tout en poésie, en petit coup de cœur et au cœur. C’est doux, beau, joyeux et divinement nostalgique. On se revoit adolescent(e) en train de chanter dans sa brosse à cheveux ou à dents du Samantha Fox, de croire que le monde serait beaucoup plus chouette si David Hasselhorff venait nous secourir vêtu de son short rouge et de sa bouée jetée négligemment sur l’épaule (ça c’est pour le côté I have a fun) et on se rappelle ses soirées chocottes devant les premiers Freddy et ses griffes acérées.

« Mon cœur pédale » a ce goût de petite madeleine de Proust, ce charme désuet des années 80, de nos années ado. Tout est fait pour mettre la larmichette à l’œil, les souvenirs plein la tête.
En douceur, en tendresse, on effeuille les pages comme on effeuille notre jeunessse. En nuance, en dégradé et estompé, on tourne les pages et on se revoie, retrouve les joies et la mélancolie de l’adolescence. On se souvient ces moments où on se cherchait, les doutes et les espoirs, les transformations qui nous hantaient, les mots et les états qu’on n’arrivait pas à comprendre, exprimait, cet intimité que l’on avait du mal à parler, à comprendre, à gérer.

 

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Comme une suite de Jane et le Renard ou Louis et les spectres, « Mon cœur pédale » explore ce monde pas toujours facile, l’innocence juvénile qui disparait et fait place à de nouvelles questions, les premiers émois, les espoirs.

L’écriture de Simon Boulerice est toute en nuance, poétique, tremblante. On s’identifie toute de suite à Simon, ce petit garçon binoclard qui ne s’aime pas beaucoup, se trouve trop gras, trop petit, trop laid. Et ce qui pourrait paraître comme léger devient grave, soucieux, nous dans ces années où on se cherchait, doutait beaucoup, parfois de manière injustifiée.
Comme en funambule, sur un fil de couleur, une trame pastelisée, on avance, se mêle à ses souvenirs et reconnait dans cette évaporation, cette évanescence dessinée, ces couleurs un peu flashy, ces turquoises et roses fluo qui correspondaient si bien à cette période. Emilie Leduc nous dessine des personnages attachants, tendres dans lesquels les mouvements, les élans se jouent du temps.

En sortant de cette lecture, on a plus qu’une envie, se remémorer ces quelques années où l’incertitude était en nous mais où le bonheur cognait à la porte. Ces années où on chantait à tue-tête  «  Touch me I want to fell your body your heart beat next to mine. Touch me touch me now. »

 

A découvrir chez Mo qui accueille cette semaine le mercredi BD

 

Mon cœur pédale
Simon Boulerice – Emilie Leduc

Edition La Pastèque

 

Et en cadeau :