9782752910967

« Partir pour Corte et s’engager dans la vallée du Tavignono est une expérience étonnante en soi, et encore plus pour un Parisien banlieusard. En effet ici, pas le moindre embryon de banlieue, pas même de centre commercial ou de zone industrielle, pas un seul entrepôt ! C’est un peu comme si, marchant dans le centre historique de la ville, on arrivait devant une porte et qu’en l’ouvrant on se retrouvait soudain en pleine nature grandiose, à la manière de ces tableaux oniriques de Magritte. »

Une histoire de pêche à la truite, au fin fond de la Corse, là où le poisson taquine l’eau scintillante, la mouche, là où pour seule compagnie, il y a le maquis, les herbes folles, les cols, les cafés dépeuplés, les villages désertés. L’histoire d’un loser, un dépressif à souhait prêt à se pendre du bout de son mal être, un Bacri-Darroussin pour résumé.

Une histoire qui commence à Paris, dans un cimetière, celui de Montparnasse, dans les toilettes plus précisément. Assis sur la cuvette, la partie tendre de son dessous de cuisses gelée par l’inox, froc baissé sur les jambes, le narrateur, en l’occurrence l’auteur, s’apprête à « cuver » la douleur de la séparation de son manuscrit qu’il porte dans son sac à dos rouge, rouge talisman, rouge vie, rouge sang. Commencé en 1999, il a entrepris d’écrire ce récit comme une prolongation à la mort de sa mère et à ses verts souvenirs tendres, joyeux d’un séjour de jeunesse en Corse. Une partie de soi qui n’arrive pas à voir le jour et qui une fois finit, doit partir vers d’autres mains.

  • « Au bout du compte, on va me l’enlever ma créature d’encre et de papier, je le redoute autant que je l’espère… mais allez, trêve d’atermoiement, il est temps de sortir de mon ultime et improvisé bureau d’écrivain pour reprendre le chemin de la poste. »

Coloré par les textures qui parsèment le paysage, l’écrivain dépressif, qui est aussi peintre, a décidé de revivre, retrouver cette énergie le liant aux mots et cette île qui le réanime, l’énergise, le taquine. Armé de son talisman sac à dos rouge, il se réinvente en Hemingway de pacotille, un Thoreau parisien qui part taquiner la truite avec pour tout bagage sa gaule et ses mouches. Comme un défi à sa morosité, ses peurs, ses craintes et sa solitude, il s’envole vers la Corse, direction Bastia, Casemozza, Fancardu, Corte, le Refuge de Sega, les gorges profondes des femmes de l’ile de beauté, les chambres à la forte odeur de je ne sais quoi, l’ami Olivier qu’il ne verra jamais, les troquets piliers de bar, les petits carrés jaune sensuel post-ité, les eucalyptus, la pêche, les couleurs, la tourista qui n’en finit pas, les randonneurs teutons germains, les mouches, la rivière, les truites, la truite, la saloperie de truite qui d’un saut oblique frétille de la queue et s’enfuie. 

  • « Au milieu du paysage corse, soudain mon long fil vert fluorescent de pêcheur à la mouche se courbe et se contre-courbe, danse, se pose quelques instants sur l’onde avant de s’agiter dans les airs à nouveaux. »
  • « Je me laisse aller ainsi à une pitié dangereuse et distraite quand la truite, tout à coup regonflée d’énergie, repart droit vers le large et, à une dizaine de mètres de moi environ, jaillit prodigieusement hors de l’eau, énorme, étincelante, sublime dans cet instant oblique arraché à la pesanteur, avant de retomber dans la rivière comme une bombe. »

Un roman loufoque, déjanté, haut en couleurs et à la humain. Un roman où rien ne se tient (comme la vie souvent) mais où tout est limpide, coule de source, transparait dans la lumière du jour naissant d’une rivière virevoltante. D’une plume alerte, colorée, ironique Jérôme Magnier Moreno nous entraine dans ce grand bazar, d’une histoire unique et jubilatoire, sensuel, lubrique et verdoyante, une invitation à la liberté, une escapade de trois jours loin de tout, de la vie, des gris bleutés ombrés qui peuplent nos nuits et rend la vie beaucoup plus légère et bondissante. 

Le saut oblique de la truite n'est peut être pas le roman du siècle ou même de l'année (j'aurai aimé approfondir le perssonnage peut-être, creuser un peu plus la matière) mais une histoire qui fait du bien, où l’on croise Hemingway-Thoreau,  Foreigner, Céline Dion, un chili con carne cassoulet, une gare déserte, un train à l’heure et des odeurs couleurs en veux tu en voilà… Une histoire de mouches, de truites, d’un bout de soi qui scintille dans le reflet argenté d’une rivière de montagne, d’une ile sacrée. 

 

Le saut oblique de la truite
Jérôme Magnier-Moreno

Phébus