CHEVAUX%20DE%20GUERRE%20couv« Où ? vont nos chevaux, leurs souffles chauds, leurs jambes sûres. Où ? partent  leurs façons dignes, leurs courbes claires, leur élégance, et cette entière fidélité à ce qu’ils sont. Où ? le bruit de leurs allures, leurs appels, leur fatigue. Où ? l’odeur de leurs encolures, leurs têtes basses, les signaux de leurs oreilles. Où ? leurs poils brillants, leurs flancs nourris le doux soyeux de leurs poitrails sous des mains caressantes et fines. » 

Où vont nos chevaux lorsqu’ils partent à la guerre, dans la fureur et les cris des hommes s’affrontant sur un champ, dans un bourbier sans nom, sur des collines terreuses. Où vont ces bêtes de sommes,  ces bêtes armées comme au combat, attachées aux charrettes de la mort, aux chariots de feu, guidant hommes et canons. Quittant les labours, quittant les contrées vertes et pacifiques, lieu de paisible rendez-vous, l’homme les a menés de sa main peu cavalière, « dans des prés sans sillons, sous des ciels qui menacent, s’abattent sur des corps de soldats, dans des blessures, des boues, des grands fracas. ».
Où sont les chevaux quand tout cris misères, canons et chairs ? L’envers du silence, l’envers de ce qu’ils sont habitués à connaitre, entendre, humer. L’odeur n’est plus la même, leur vision déchiquetée par les obus qui pleuvent à leurs sabots pieds. Seuls, courbés en deux sous les feux déployés, ils chargent, déchargent dans le souffle de leurs naseaux, la neige et les gravats recouvrant leurs fers.
Où vont les chevaux quand tout est en guerre, quand la lune remplace le soleil, quand la braise remplace la chaleur, quand les croix sont les barrières ? Où vont ces bêtes qui symbolisent le sauvage, crinière au vent, pur-sang, sang pur emplis de vigueur et de passion ? Toujours plus proche, toujours plus loin, toujours sous le joug de l’homme qui les contraints, les attache, les guerroye.

Hennir en souvenir de ses contrées lointaines, hennir pour ne plus entendre le bruit des obus, des fusils, des cris. Hennir pour se prouver qu’ils sont en vie. Hennir pour laisser revenir la sauvagerie. Hennir parce que l’humanité est avalée. Hennir pour ne pas oublier « en souvenir des vies vivantes, des nuits complètes, des ciels d’eau claire. ». Cheval, dernier réconfort. Cheval de guerre.
 

Lire Albane Gellé et faire silence en soi.Recueillir les mots comme on se recueille sur ces êtres aimés qui nous ont quittés. Faire souvenir, entendre les obus tombés, voir les champs de bataille clairsemés de trous béants, de barbelés crochets, de tranchées mitraillées. Penser aux hommes tombés.  
Mais où sont ceux qui sont tombés à leurs côtés ? Nulle trace de ces chevaux morts aux combats, morts par la perte de l’humanité, morts sans trace de ses instincts de paix. Nulle trace, nulle stèle, nul monument laissés pour ce noble compagnon qui, une fois en paix, ne retrouvera pas la trace de son champ, de ses labours, de son pré, de sa verte contrée aux regards et aux parfums enivrants. Nul trace de ce compagnon fidèle, de cette robe qui tressaille sous nos caresses, ressent nos vibrations, encourage nos émotions, couverture de nos vies-survies.  

Un magnifique recueil d’Albane Gellé où les mots se cognent à nos fusils, nos cris, nos visions d’horreurs, nos souvenirs de Verdun et ses tranchées meurtrières, ses champs de batailles de 1914/1918. Un magnifique recueil où l’animal devient roi, devient le compagnon inévitable, le seul ami de cet humain perdu sur une ligne d’horizon qui n’en finit pas d’exploser, d’imploser. Un formidable recueil que l’on lit en silence, en puissance, en s’interrogeant sur la notion de guerre de chairs qui tombent aux combats, celles qu’on emmène, amène, malmène et qu’on ne reverra pas.
L’auteur de « Je tu nous aime » et sa formidable particularité qui laisse en peu de mots, des traces puissantes et à la fois douces, tendres. La beauté Des phrases brèves, sincères, qui s’infusent, prennent formes, chairs, deviennent chères et illuminent d’une fulgurance incroyable, notre lecture. La poésie d’Albane Gellé a n’en pas douter. Ecrits sous forme de cartes postales et réunis au sein de « Chevaux de guerre »,  les poèmes d’Albane nous cisaillent et à la fois rendent un profond hommage, un vibrant souvenir à ces animaux qui sont nos compagnons. 

Accompagnée des dessins d’Alexandra Duprez,  qui d’un trait quasi enfantin nous rappelle Picasso et son Guernica, les bêtes hennissent et s’hérissent sous le fracas des bombes et des cris. Forts, sombres et à la fois héroïques, immortels. Noirs, terriblement noirs et pourtant au delà de cette noirceur de ce trait feutre noir - aquarelle diluée, se ressent un quelque chose d’incroyable, une force et une formidable adoration, un égard enfin reconnu à celui qui nous porte et recueil nos mots, maux. 


Silence et puissances des mots des illustrations, une dénonciation des horreurs de la guerre et beautés des instants partagés loin des bombes et de l’inhumanité.
Puissant recueil. Puissant mot. Magnifiques Albane Gellé et Alexandra Duprez.

Et en souvenir de cet amour pour cet animal, les quelques mots écrits par l’auteur en 2015 dans Je, Cheval (ed. Jacques Brémond) : « ce ne sont pas les miennes, mais j’avance à quatre jambes, assise j’accélère. le cheval a entendu ce que je n’ai pas dit, j’ai un corps, il galope, et mes mains ne pèsent rien, ne pèsent rien, posées sur un mouvement animal. Entre le cheval et moi, rien de se plait. »

 

A lire chez Lu cie & co le portrait des éditions Esperluète. Et retrouver les billets de « Je tu nous aime », « où que j'aille », « si je suis de ce monde ». 

 

Chevaux de guerre
Albane Gellé – Alexandra Duprez
Esperluète éditions

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