9782283030547

« Comment cette idée de se fabriquer une robe de mots était née, Leïla ne saurait le dire. Dès le lendemain, après une nuit de larmes, elle avait su. Su que c’était là la seule manière de panser la béance. De coudre le chagrin. Sans doute avait-il fallu tromper le désespoir. La prostration et le déni n’étaient pas un asile, jamais. Elle n’était pas de ce genre-là. Il fallait faire sa lessive, et manger et sourire et saluer les voisines comme si de rien n’était, quand tout saignait à l’intérieur. La vie n’attendait pas que Leïla se relève. Il fallait construire à présent, et rassembler les morceaux de son existence en miettes. Les reprendre à l’aiguille, les ramasser au fil, en suivant les courbes d’un patron de robe. Suturer la douleur pour la faire taire enfin. » 

 

Le roman est beau. Beau comme une robe assemblée pièce par pièce. Beau comme des phases serties d’or, d’argent ou d’une toute autre matière précieuse. Beau comme une photo, celle de jeunes premiers, celle de jeunes mariés, celle qui est à tout jamais la photo qui assemble deux êtres qui s’aiment. Un cœur, deux cœurs, des lettres. La délicatesse du papier comme la douceur du tissu, l’organza, mousseline d’une robe blanche. 

Le cœur à l’aiguille.  

« A chaque coup d’aiguille montait un souvenir, une odeur, une sensation de cette journée-là, de ce moment d’enfance passé avec Dan à la foire de printemps. A chaque pointe l’aiguille perforant le papier blanc, c’était l’image de Dan léchant ses joues poisseuses qui surgissait. »

Le cœur papier mâché, papier tenu, papier où la géographie des émotions, le ballet des cœurs qui saignent, se lit, s’éclaire, se pleure aux souvenirs passés et ceux tant rêvés. Chaque mot devient fil, broderie, alliance entre le récit et l’envie. Tout est cicatrice, relief cabossé, ligne ombrageuse dans la pénombre d’une pièce tamisée, d’une tasse de thé ravivant la lenteur des jours qui passent loin de l’être aimé.
Il faut se mettre, se remettre à l’ouvrage, ne pas voir les silences, les écouter, les entendre, entrevoir la solitude, l’attente perdurer. S’assoir devant la machine, coudre les baisers, tisser les caresses, relever d’un point le doigt qui effleure la joue, laisse glisser la larme s’accrochant à la surface de la peau, les émotions confectionnant la robe rapiécée. Le cœur à l’aiguille. Le coeur ouvragé.
 

Il serait facile de vous raconter l’histoire, de vous narrer les personnages, Leïla et Dan. Il serait aisée de vous décrire ce roman comme une fable moderne, un conte de fée où l’aiguille raccommode le cœur brisé, où l’organe saigne de n’être que l’éternelle fiancée, le héros tant attendu, où le fil, liant deux êtres qui s’aiment (tout doucement sans faire de bruit), s’est cassé dans un dernier combat. Mort quelque part dans un pays où l’odeur de safran, l’odeur du thé est devenu l’odeur des canons, des poussières et des gravats. Il serait facile de vous décrire ce cœur cousu, ce cœur brisé, ce cœur cassé, la délicatesse de la robe de mariée qui restera la dernière lettre de l’être aimé, la robe intime d’une vie qui ne reliera le passé, point par point, aux rêves achevés. Des lettres écrites, les mots qui se disent et une robe de mariée reliant les souvenirs égrenés.

 

Un roman délicat, un roman où l’art de la poésie rejoint les lettres persanes, les poèmes d’un orient oublié. Il faut passer les barrages, oublier les langueurs, se fondre dans les silences des souffrances qui ne se disent pas, dans les cicatrices qui ne laissent passer que la douleur, celle de l’absence et la solitude, l’émotion des souvenirs, des caresses et des baisers échangés. Se laisser envouter par cette suture, la faire taire d’une lecture qui apaise, entraine, tourne les pages, s’enroule sur les caractères. Poésie orientale, poésie de l’amour. Celui d’un jour. Celui de toujours. 
Un roman qui dévide l’amour rappelant ces jeunes filles assises devant leur rouet, comme Pénélope brodant de sa patience et volonté, son cœur à l’ouvrage tapissé. Un roman comme un conte de fée moderne où la jeune princesse, refugiée dans une tour de verre et d'acier, attend son prince charmant en bordant sa robe de mariée. Une écriture tout en poésie, en lié et en délié, finesse du point, délicatesse du trait, du mot trouvé. Claire Gondor est une passeuse, une conteuse, une brodeuse, une fine aiguille qui d’un point cristallin coud l’ensemble de papier. Cependant à trop vouloir broder, le fil s’est emmêlé. Il en reste un dépit, une légère mélancolie, un ouvrage qui aurait mérité moins de lourdeur, moins de recherche dans le style.  Et pourtant...

Pourtant j’aurai voulu aimé le cœur à l’aiguille. J’aurai adoré lire et m’enrouler dans ce fil, dans cette délicatesse brodé… il m’en reste un roman, l’art délicat de l’amour, l’art délicat de la poésie perse, l’art délicat des fils de soie qui deviennent soi, qui s’emmêlent pour former les dessins d’une lettre  pleurée.  

 

Lu dans le cadre des 68 premières fois, opération menée de mains de fées par l’insatiable Charlotte.

  

Le cœur à l’aiguille
Claire Gondor
Buchet Chastel

 

 

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