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« Après l’incendie 

Je dois ramasser mes décombres
leur donner la forme humaine qu’il avaient
et aller de l’avant 

Que je n’aie pas de braises dans les yeux
ni de nuages de fumée noire dans l’âme 

Quelques cicatrices
par-ci par là sont acceptables 

Pour le reste rejeter la douleur derrière soi
nettoyer ses cendres
et poursuivre son chemin »

 

Oscar Hahn est un poète connu au Chili. Ecrivain depuis les années 60, il a vadrouillé dans son pays à la recherche des communautés, des regards et de ce quotidien qui permet de faire face à la misère, la pauvreté, la dureté de la vie, la dictature, la mort, les disparus et aider les hommes à panser leurs plaies, à retrouver la force et le courage de se battre, de vivre, de sourire face à l’inhumanité. Sa poésie est l’évocation de cette force qui règne dans l’être humain.  

Je pourrais vous évoquer sa vie sous les jougs d’un certain Pinochet, la torture subit car considéré comme ennemi à la nation, opposant de la politique prônée. Je pourrais vous évoquer la mort de son père lorsqu’il avait 4 ans, la perte de l’insouciance, des jeux aux bords d’un océan bien peu pacifique. Je pourrais vous parler de son horreur pour la guerre, des armes de destruction massive qu’a inventé l’homme, d’Hiroshima, des tours jumelles, de ses images où les mots ne suffisent pas à décrire l’horreur.
Et puis oui Pinochet. Cette année 1973 où l’automne bascula dans le noir, l’obscurité. Arrêté, emprisonné, torturé « gratuitement », violence des actes barbares, des massacres. Le corps mutilé, traumatisme de ses années charniers, terreur des nuits. Une empreinte indélébile qui marque son œuvre, ses écrits. Une marque que l’on ne peut lire sans éprouver la douleur, la souffrance pour celles et ceux qui ont subit, subissent les emprisonnements, la torture. 
 

Comment exister ? Comment revenir à la vie ? Comment croire encore à l’homme, dans les hommes ? Comment faire face à la solitude qui  s’empare quand les espoirs s’amenuisent, quand la peur, la douleur font face à l’absence de ceux aimés, quand la perte des repères oblige Oscar Hahn à s’exiler, partir, s’enfuir d’un Chili qui n’est plus son pays, sa nation ?
La paralysie des émotions, l’attente asphyxiante, la sensation insondable d’être juste de passage, l’exil douloureux à Iowa City lui permettant de revenir, revivre, renouer avec un  Chili qu’il aime, un Chili où la langue, l’espagnol lui redonne la beauté, les subtilités des mots, de la grâce, la force pour combattre les idées d’une dictature et des hommes, méandres des guerres paradoxales.

C’est toute cette force, cette poésie que l’on découvre dans « Peine de vie et autres poèmes », la force de la souffrance et la beauté de la vie. Les chutes et les chants, les jeux d’enfants et ceux des hommes, les incendies qui embrasent les pays, les cœurs.  

Avec une écriture limpide, pure, simple, Oscar Hahn nous met devant nos miroirs. Il nous captive par les bruits, les mutilations, les sensations et les émotions. La frontière entre la lecture et la vérité est infime. On affleure la souffrance d’un monde troublant, d’un monde de violences inhumaines, d’un monde où les fantômes hantent nos présences, où l’absence est la solitude de l’homme. Interrogatif comme peut l’être notre reflet dans les eaux troubles et sombres. 

Et ce qui pourrait être noir, horrible, dur devient puissant, puissant de vie, puissant de cette force qui habite l’homme, cette force qui empêchent de sombrer, de ne plus croire, de devenir cette brute que l’on a connu. C’est cet amour en cette croyance, en la volonté de rebâtir, reconstruire  l’humanité, cet amour humble et charnel qui donne l’élan, une ligne d’horizon qui redonne goût à la vie.
Sans oublier son passé, sans renier son engagement littéraire, sans valoriser ce monde où la consommation à outrance interroge notre nature, Oscar Hahn dresse un recueil de peines, de vie, des poèmes qui deviennent la clé de voute, un espace de résistance et d’engagement, un lieu « qui conserve la condition humaine, ce qui fait qu’un être humain est un être humain et non une machine. »

Beau comme une résonnance. « Et il n’est pas de seconde opportunité ». Beau comme une résisitance.

  

« Jeux d’enfance 

Il faut l’imagination d’un enfant
pour transformer le monde en un jouet :
un trycicle sans roues en un avion supersonique
des boites de conserves vides en un train de passagers
des paquets de céréales en une belle ville 

Il faut l’imagination d’un adulte
pour transformer un avion supersonique
en une machine à tirer des missiles
un train de passagers
en un chaos de fers tordus
une belle ville
en un tas de décombres radioactifs

Il faut l’exemple des grandes personnes
pour que les enfants jouent à la guerre. » 

 

Peine de vie et autres poèmes
Oscar Hahn
Cheyne
(poésie traduite par Josiane GOURINCHAS)