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C’était un drôle de jour. Je l’avais plutôt mal commencé. Pas vraiment drôle d’ailleurs, un lundi plutôt glauque même. Et puis, je suis arrivée chez moi. Arque boutée sur mes baskets à talons plats, j’ai ouvert ma boite aux lettres. A l’intérieur était posée une autre boite.
Cartonnée.
Une boite et une adresse.
Silence.
Encore une fois, elle avait décidé de me faire battre les paupières, les yeux, le cœur. Je le savais, elle me connait tellement. Elle sait tellement le faire.
Ne rien précipiter. Ne rien déchirer.
Tant de promesses délicates… 

A l’intérieur Vincent Delerm, mes mots, mes photos, son regard qui est le mien, ces écrits. Ce regard mot tendre, acidulé, drôle, proche, démodé, poétique. Ce regard d’un cœur qui bat. Et ce titre « C’est un lieu qui existe encore », suivi «  L’été sans fin » et « Songwriting ». Un triptyque. Trois livres. Trois couvertures. Trois plongeons dans sa poésie des mots et de ses photographies, de sa vision des effacés, des silences, des endroits qui ne parlent plus qu’à ceux qui regardent les détails de la vie qui bat. Portraitiste de la vie.  

J’ai ouvert le premier qui se présentait sous mes yeux. Celui à la couverture vert amande. Peut-être aussi parce que c’est celui qui me parlait le plus « Celui un lieu qui existe encore ». Moi et mes yeux, moi et ma façon de trouver merveilleux de regarder tendrement des poignées cassées, des fenêtres aux vitres fissurées ou voilées. Moi et mes portes dont le bois a travaillé, vieilli, les jardins où  tomates, petits pois, limaces se prélassent aux premiers rayons de soleil. Moi et mes portraits ratés, ces visages que j’ai du mal à photographier, trouble de les dénaturer. Moi et cette forme de poésie dans laquelle je m’enroule, me réchauffe, voyage, vis. Certains écrivent pour dire, moi je photographie pour voir. Voir ces lieux qui existent encore 

 

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« Une jeunesse française. Racontée plus tard, bien plus tard.
Quatre-vingts ans après l’enfance, soixante-dix ans après la guerre.
Dissiper le brouillard. La jeunesse de Grand-Pierre je la savais un peu, par bribes, par allusions. Mal.
[…]
En 2009, je lui ai demandé de redire.
[…]
A présent qu’il n’y a plus personne 4, rue Vincent van-Gogh, on entend surtout le détachement dans la voix, au moment d’évoquer les bombardements, le sang sur les vêtements.
Mais la mémoire a gravé à jamais le nombre de rayons cassés sur la roue arrière du vélo, trois jours avant l’arrivée des soldats allemands dans Paris. 

Noter les adresses évoquées.
Revenir sur les lieux qui existent encore, sur ceux qui se sont effacés, sur ceux qui ont disparu.
Photographier au présent. » 

Comment vous dire que dès ces premiers mots, j’ai senti au fond de moi, mes aïeuls me tenir la main. Comment vous dire que j’ai ressenti les lieux encore plus forts, les histoires racontées par Grand-Pierre avoisiner celles que l’on m’a racontées, narrées. Comment vous faire parvenir ce sourire, ce battement de cœur, cette émotion, cette beauté devant les mots et les photographies mal cadrées qui ne sont que la vie, la vie dans ses rêveries, envies, histoires, dans sa démarche alourdie, ses utopies, ses besoins et ses souvenirs. Comment vous dire que Vincent en parlant de celui qui fut son grand père me narrait mon histoire. Comment vous dire que ces photographies étaient miennes.  

Vincent retraçait celui qui n’est plus là mais qui demeure dans son cœur comme demeure dans le mien mes trois piliers, une histoire du monde, le mien. Il m’emmenait sous son regard et les paroles enregistrées à renouer avec Grand-Pierre, né ce 23 mai d’une autre année à St Etienne au 19, rue des Frères-Chappe. Une mère épicière et un père photographe-agrandisseur. La 1ère guerre mondiale déjà et son cortège de fumée.

« A l’époque le photo amateur n’existait pratiquement pas. Les gens faisaient faire des portraits des êtres chers, souvent à partir d’une petite photo de groupe. Le principe c’était qu’à partir de cette photo d’ensemble, on fabriquait un négatif et puis on l’agrandissait pour réaliser un portrait qui faisait en général trente sur quarante. Ou quarante sur cinquante. Et parfois même en couleur, parce qu’ensuite il y avait un retoucheur qui mettait les yeux bleus, les lèvres roses… »

Et puis à quatre ans Paris. Paris la vie, Paris les manifs des années trente, Paris est son cinéma, La Cigale, La Goutte d'Or, les cirques de Médrano, les cigarettes, les escaliers, les drapeaux rouges, les grèves et les défilés qui venaient de la place de la République, l’école de la rue des Poissonniers, le Vel’ d’hiv d’avant le Vel d’hiv si endeuillé, le jardin d’acclimatation, la zone, le village de bois et les Allemands, la roue voilée, les rencontres, l’exode obligé, le retour dans la capitale, l'amour et la vie…
 

Il n’y a pas de lieux absents, de morts disparus. Il n’y a pas d’objets qui demeurent invisibles, de racines qui ne reprennent pas. Il n’y a pas de Fil qui demeure cassé, effiloché. Quoi qu’il se passe, quelque soit notre passé, notre passif, en chacun de nous il y a ce « lieu qui existe encore », ces marques qui sont nous, nous font, nous élèvent, nous grandissent, nous fabriquent. On a beau se débattre avec nos meurtrissures, nos guerres intimes, ce lieu demeurent, « existe encore ».

« Noter les adresses évoquées.
Revenir sur les lieux qui existent encore, sur ceux qui se sont effacés, sur ceux qui ont disparu.
Photographier au présent. »

Merci à toi. Tu le savais. Tu me connais tellement. " C'est vrai qu'il se passe des choses en une vie. "

 

 

C’est un lieu qui existe encore
Vincent Delerm
Acte Sud

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