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« Mon année avec Inès se résume à cette complicité immédiate, jamais envahissante, à des plats cuisinés ensemble ou à ces portes ouvertes sur un miracle offert dans une assiette, à nos confidences et à nos fous rires, aux rituels parce qu’il y eut Natale et la Befana dans le même élan, la Semaine sainte et ses processions de femmes en noir, les têtes couvertes d’un voile en dentelle, qui pleuraient la mort du Christ juste avant la Pasqua, il y eut San Giuseppe, San Nicolà di Bari, et chaque fois mille choses à manger pour les accompagner.
J’ai pris sept kilos cette année-là, et je n’ai jamais su comment dire non quand surgissait l’énième plat, ni comment j’ai pu survivre à certains repas parce que refuser de manger aurait été une offense. » 

Prenez un écrivain, fils d’immigré italien, qui a toujours eu en mémoire son père dans la cuisine, l’image du torchon jeté sur l’épaule, la cuillère à la main pour goûter, du bout des lèvres, le fond des casseroles ou le morceau de pain trempé dans le plat.
Rajoutez un soupçon d'Inès et de pasta.
Portez à ebullition et écoutez les chanter, discuter, se rencontrer.
Vous obtiendrez un de plus romans qui parle de cuisine et de l'amitié.

« Je le vois encore préparer les pâtes, découper les ziti à la main, doser les portions par poignées en remplissant chaque assiette. »

Enfant des Pouilles, et cela depuis son enfance, les jours de Phillippe rimaient avec la pasta ou quelques autres plats qui immanquablement venaient de cette région chère à son cœur. Car si en Italie, la cuisine est l’affaire de la Mamma et des femmes, la famille de Philippe Fusaro comprit très tôt qu’il en serait de même avec lui. Car après maintes et maintes après-midis à attendre qu’on lui adresse une passe, de buts contre son camp, des bancs de touches, d’humiliations diverses et variées, Philippe a su trouver sa place de fils d’Italien ailleurs que sur une pelouse lorraine ou une terrasse de café. Direction La Cuisine, ce lieu où la Nonna exerçait ses talents. Un mètre cinquante de douceur et de tendresse, de passion et de bonheur, de générosité absolue. 

« Elle était belle, un petit bout de femme du sud avec ses hanches larges, ses cheveux blancs et bouclés figés par la laque, ses lunettes à la monture en écaille noire, sa médaille en or qui se balançait sur la peau fripée et mate de sa poitrine. […] je la trouvais splendide, elle était ma Gina Lollobrigida. Mais plus que tout, j’adorais l’entendre nous parlais de ce français truffé de « ch » ou de « ou » comme si elle avait roulé ses mots dans le sable de l’Adriatique ». 

Devenu adulte, Philippe a eu besoin de revenir aux sources, de retrouver les pas du Sud de la Puglia, de cet entre-deux-mers Adriatique-Ionienne. Chagrin d’amour, recherche de soi, l’arôme du goût de vivre. Entre deux mers, entre deux états. Confusion des sentiments. Paradoxe de la vie.
Retrouver le goût d’écrire, de l’écriture, reprendre le combat à zéro.
Lecce, le sud est, la pointe de la botte italienne. Lecce, rêve de solitude et de réclusion sicilienne, d’une reconstruction possible. Lecce et découvrir celle qui lui redonnera le gout des plats, la saveur de la vie, l’épice qui ranimera son cœur et par la même occasion, son appétit.
Ines. Sa voisine de palier. Quatre vingt neuf ans. Cuisinière, Maestro, confidente, sourire du jour. Celle qui escaladera au quotidien les quelques marches, frappera à sa porte et engagera la lente reconstruction de Philippe grâce à des armes imparables : les orecchiette, les cavatelli, les ciceri e tria, les pasta coi peperoni, la sauce tomate et le sud de l'Italie…

« Ines
la zi Ines, comme l’appellent ses proches,
Ines de mon cœur,
qui,
chaque soir,
avant de fermer sa porte à triple tour,
me souhaitait
la Santa notte,
figdio moi. » 

Ines, ce petit bout de femme qui deviendrait aussi important que la Nonna de son enfance. Ines et la bonté incarnée, les souvenirs d’une Italie du Sud où les rires se mêlaient aux labeurs.  

 

Un petit livre qui se lit comme on déguste une pasta dans une assiette creuse en n’y laissant aucune trace de sauce ou de feuilles de basilic. Une lecture d’une grâce absolue, de cette déclaration d'amour à une grand-mère italienne, à la cuisine du Sud de la botte, à cette identité solaire et volontaire.

Une lecture où au fil des mots, on découvre la poésie de l’art culinaire. On se surprend à saliver, à vouloir essayer comme l’auteur, une recette, d’entendre le glouglou de l’eau bouillir tranquillement, se prélasser, entre deux cuillères, au doux son de la sieste, de voir couler, comme une touche finale, « un filet d’huile d’olive la plus pure et la plus vierge qu’il soit », de sourire  en se brulant les lèvres au sel et piments de la vie. L’art de la pasta. L’art de l’amour.
L’écriture de
Philippe Fusaro est à elle seule, une invitation aux voyages, aux plaisirs, à  la tendresse et la poésie, une émotion, une complicité qui s’installe entre l’auteur, Inès et nous, lecteurs. 
Accompagné d’Albertine, les illustrations soutiennent l’histoire, la rendent encore plus douce, rieuse, tendre, complice. Le crayonné fin nous ravive les traits d’une Inès que l’on aurait aimé connaitre, avec qui on aurait aimer apprendre à cuisiner des polpettes « sur le feu le plus doux qui soit et pendant longtemps, très longtemps, ‘n fucate. » 

Un petit coup de cœur qui se glissera juste à côté du livre de recettes de ma grand-mère, celui dont j’ai hérité lors de son départ vers un autre pays lointain. Un petit  livre rempli de saveurs, de ses saveurs du Sud de l’Italie, de ses entre deux mers, entre deux temps comme une pause et un art de revenir tout doucement vers la vie. (A découvrir les recettes à la fin du récit et qui nous donnent l’eau à la bouche ! et à lire chez Martine)

 

« Grazie a Dio, Buon appetito, figlio moi ! » 

 

La cucina d’Ines
Philippe Fusaro
La Fosse aux ours

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