moi et les autres personnes

« Moi et les autres petites personnes on voudrait bien savoir pourquoi on n’est pas dans le livre en plus c’est la première fois que je mets les bras comme ça »

 

Cette petite personne elle est terrible. Terrible. Une forme d’alter-égo. Un autre soi.
Et depuis un bout de temps, je tournais autour. Autour d’elle, autour de moi. Je sentais bien son pouvoir égoïste, sa façon mesquine de se rappeler à ma petite personne (c'est-à-dire moi en fait), de me tirer par la manche et de me dire qu’elle existait, était là, qu’à force de passer à côté, je ne la voyais plus. Elle devenait transparente, inexistante, un peu au fond d’une pièce où malgré ses jérémiades, ses mouvements de bassin et de doigts levés, sa tête qui dépassait de la page, sortait du cadre, je n’y prenais plus garde.
C’était comme ça. La petite personne, je l’oubliais. On l’oubliait. Je m’oubliais. Comme un ramassis de petits traits, d’un dessin mis en boule au fond du tiroir, de mots que je déchirais.
 

C’est qu’elle est atypique cette petite personne. Incroyablement capricieuse. Enfin cela on pourrait le croire. Mais elle est surtout indispensable. Indispensable dans ce dialogue qu’elle opère entre elle et sa créatrice (Perrine Rouillon est-elle illustratrice, auteure, poète, dessinatrice… là est la question ?). Indispensable parce qu’attachante, diablement et mortellement attachante.
Parce qu’elle est comme ça la petite personne : fidèle, amusante, peureuse, crédule, intelligente, orageuse, humaine dans sa forme animée, rieuse, fatiguée, fatigante, emmerdante, désœuvrée,  indispensable, courageuse, désinvolte, attendrissante, aimante, attirante, boulimique de tendresse, sensible, complice, amoureuse. Elle nous rappelle l’aimable coccinelle, donneuse de leçons et de désinvoltures qui sévissait chez Gotlib.

Existentielle en fait.
Nous en sommes. 

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Brouillonne, gribouille épurée, ramassis de traits formant un petit, tout petit personnage qui vadrouille sur une page blanche en toute liberté, la petite personne a le don de nous agacer, faire rire ou pleurer, patauger, questionner, libérer de nos atermoiements quotidien. On a envie de la prendre dans ses bras, de la cajoler, de l’engueuler,  de l’aimer vraiment, et encore plus. On y croise la mort, l’amour, l’amitié, la faux, la fleur, la vie surtout. Et on s’y croise surtout. Beaucoup. 

On entre dans les pages et on les tourne, on revient dessus et on saute quelques traits. On s’y cogne, on s’y aime. Parce que oui, décidément, on aimerait bien comprendre pourquoi moi et les autres petites personnes ne sont pas dans le livre. Pourquoi pour exister il faut faire, montrer, briller alors que l’on a qu’une envie, du moins peut-être, c’est vivre, juste être et mettre les bras comme ça.  

Au fur et à mesure de la lecture, de la découverte de la petite personne qui se balade avec un bonnet-culotte sur la tête, on comprend que le désœuvrement de son existence relie son besoin de vivre, d’être lisible, devenir autre chose qu’un dessin-gribouillis. Elle revendique son appartenance aux mots, à la littérature. Elle réclame sa place au sein d’une phrase, un rôle écrit à sa mesure où en compagnie de la mort, sa fidèle et seule complice amie, elle pourra s’épanouir, être. D’illustration, elle désire devenir Lettre, Phrase, Roman.
Mais le mot n’est-il pas la mort du dessin ? Si écrire la petite personne est la remettre dans un coin de la page et devenir invisible au milieu de mots ou d’une page blanche. Si exister dans son contraire revient à la rendre illisible, se retrouver transparente et perdue. Elle bute, se cogne à la page, se perd dans le blanc et sa présence devient solitude, obsolète. De caricature d’un dessin, elle devient son contraire, sa vraie personnalité, son identité.  Et ses autres petites personnes disparaissent à leur tour.

Perrine Rouillon a réussi le tour de force de rendre son personnage attachant et son écriture devenir son empreinte digitale.

La poésie se révèle à travers l’identité même du personnage, de la petite personne, les mots et la typographie jonglent sur le page. De majuscules, ils deviennent minuscules au point de devenir plus important, de rebondir sur l’illustration. Tout se cogne, devient uni et désuni.
Et ce qui fait son charme.
Un charme fou à cette petite personne et ses propos. Un charme qui fait qu’on a qu’une seule envie, c’est de la prendre dans ses bras, la cajoler, se cajoler auprès d’elle et se sentir trois fois rien mais trois fois beaucoup plus que trois fois trop.
 

Parce qu’ils sont comme ça la petite personne et tous les autres qui l’accompagnent : ils sont drôles, affectueux, attachants. Et Perrine Rouillon dans son rôle de narratrice est d’une telle générosité, qu’on a qu’une seule envie… envoyer des baisers à toute cette troupe de petits riens qui sont de grands besoins.  

Point final.

Et me revient cette phrase de Victor Hugo «  Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon rien avec un petit morceau de tout » (Le Rhin). Gotlib lui aurait dit « on aura tout vue dans cette rubrique ». Je rajouterai pour sa mémoire "à brac"

 

Moi et les autres petites personnes…
Perrine Rouillon
Editions Thierry Marchaisse


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