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Ecrire sur une auteure, une romancière que l’on apprécie pour ses mots, son écriture est quelque chose que je ne sais faire simplement. Je meurs d’envie de dire, narrer, laisser place à mes émotions et mes envies d’emphases, de beautés et celles plus intimes qui sont emplies de silences et d’admiration. C’est l’effet que me procure Marie Hélène Lafon. Le sublime et le silence. La beauté et l’admiration.

Marie Hélène Lafon, c’est une écriture qui prend au corps, prend corps, se ponce, se travaille, se bâtit dans le silence de l’atelier, du grenier. C’est la force du mot juste, du mot qui ourle la phrase, une syntaxe qui coud le texte, recueille la matrice et en fait une histoire, une lecture. Ce quelque chose qui devient invisible, indicible, un retour à la source, ce besoin essentiel de se poser sur la terre, cette terre qui est notre racine, notre base, notre pain.
Il y a chez elle l’odeur du bois, le bruissement de l’herbe fumante dans la levée du jour, le son des cloches et clochers, les paroles qui s’échangent en silence dans la verdure des alpages. Il y a ces petits gens, ceux dont on ne parle pas, ceux qui demeurent invisibles, silencieux et qui travaillent durs dans les champs à la sueur de leur front. L’image des fenaisons ou encore celle du menuisier ponçant la planche qui servira d’étagères à nos futures bibliothèques.   

La demie de six heures commence par ces mots, l’essentiel même de son écriture et de qui élève cette histoire, une histoire d’amour.

  • «  Ils allaient dans les bois de hêtres. Ils entraient dedans. Elle allait la première. Elle était dans son regard, et ça lui faisait chaud dans tout le corps de le savoir derrière elle. Ils étaient comme les bêtes le bois les avalait ils coulaient dans son ventre ils connaissaient les sentiers ils les inventaient ça s’écartait pour eux ils passaient. La terre était souple. Sa peau odorante de feuilles et d’herbes, sillonnée d’insectes infimes, craquetait, crissait, bruissait sous eux. Il lui disait  mon petit cheval lisse. Leurs mains étaient d’écorce, d’eau et de vent. Le ciel basculait et le monde, tout autour, menait sa danse sourde. La force du sang cognait dans leurs veines serrées. Ils ne voulaient rien d’autre et la lumière du soir les prenait. » 

Lui, Pierre. Elle, Sylviane. Lui du pays. Elle, revenue sur les terres de l’enfance. Tous les deux unis à d’autres corps, d’autres histoires. Un homme et une femme. L’amour et son vertige. Le vertige de l’Aubrac et de ce pays où les chemins, les sentiers, les églises sont des récits, des bruits et des odeurs, des pas et des bras. Tous les deux pansent, tous les deux guérissent. Se guérissent.  Et dans chaque corps sauvés, la quiétude du travail accomplis et de la bonté s’honorent. Les mains se rejoignent, les silences se font, les corps se divulguent et le vertige de l’amour nait.
L’histoire et la vie.
L’amour. 
 

Nul mot à vous dire de plus sur cette histoire. Le silence en est son fil conducteur. Chaque mot écrit est travaillé, exploré, plongé dans l’encre de ce pays, de l’Aubrac, des terres auvergnates. Les sangs bouillent. Les premières fois deviennent cailloux, rochers, arbres et bêtes. Les lits sont ruisseaux, s’ébrouent dans les prés et lisières de forêts. La tendresse se devine, la rencontre des corps se fait et on ressent la beauté de ses moments, le mystère et la sensualité des gens qui en disent peu.  

Marie Hélène Lafon nous emplit de sa narration et nous coule dans ce vertige insatiable qu’est la vie, l’amour, l’envie et le besoin.  

En vingt quatre pages, nous sommes transportés, loin de tous bruits ou mouvements. On appartient à cette terre, on en ressent sa force et sa tranquillité, ce besoin puissant d’être libre et insatiable. Elle nous transporte, nous donne force et croyance en nos valeurs, nos sourires et nos libertés. On ressent la grâce des mots, l’émotion primaire de ce qu’est la lecture, la beauté de la phrase, de sa construction. On abolit toute distance entre la littérature et la lecture. On boit comme on plonge. Tout est limpide, riche et somptueux, exigeant et paisible. 

  • « Elles étaient d’herbe crue, de vent, d’eau, de terre et de feuilles froissées. Elles s’affolaient d’étoiles. La lune coulait d’elle. Elles étaient l’hiver blanc. Sauvages fermées, serrées sur leur mystère. » 

On redécouvre cette façon charnelle de faire lien avec le texte, de se nouer aux lettres, de retrouver le plaisir d’un texte vrai, l’exigence même de l’écriture et de la lecture. On oublie les précisions du mot, la syntaxe, le vertige de ce qu’on découvre pour ne prendre que la jouissance. On se cambre, se tend, caresse, s’élève. On procède au nettoyage du corps, à la volupté de l’instant.  

  • « Elle écoutait. Elle ne disait rien. Elle avait une place. […] Jamais elle n’était rassasiée. Il ne s’agissait pas des corps, de la peau. Des affamés, des mendiants définitifs, ils étaient tous, les vivants, plus ou moins cachés, plus ou moins caparaçonnés, et elle au milieu d’eux. Dans le courant, prise. Elle savait cela depuis l’enfance, ce vouloir, et rien d’autre. Elle se taisait, elle avait ses yeux, elle avait ses mains pour dire et pour donner, elle donnait beaucoup.» 

 

Et on retrouve ce qui nous plait tant chez Marie Hélène Lafon, ce qui fait qu’on revient à ses mots, son écriture : l’enivrement de la terre, l’amour de ce qui la bâtit et nous grandit. Ce besoin vital qu’est l’écriture et la poésie. La force des mots et de l’histoire. La grandeur d’une auteure, d’une grande dame. 

 

Ce texte de Marie Hélène Lafon est édité par La guêpine, une toute petite maison d’édition tourangelle qui, chaque été, publie des textes rares, somptueux, délicats, inédits ou difficiles à se procurer. Leur exigence donne des découvertes fabuleuses, des textes où se mêlent l’écriture, la poésie mais aussi la pensée. L’ouvrage est à lui seul, un véritable objet d’art, l’envie de revenir vers le beau, l’exigeant, le somptueux. Il se découpe, se découvre sous la lame du coupe-papier, se lisse sous nos doigts. Il s’hume, se granule, se bruisse. Et se lit. Juste pour cela, lire le texte de Marie Hélène Lafon devient un véritable plaisir.  

 

La demie de six heures
Marie Hélène Lafon
La guêpine.