L’été on ne boit pas, l’été on s’hydrate et la vente des brumisateurs s’enflamme.

J’espère qu’il n’en n’existe pas avec des siphons comme ceux pour la chantilly parce que ce matin, je lis dans la presse que la blogueuse Rebecca Burger (qui c’est ? on ne sait pas bien mais elle est archi connue dans le milieu du fitness dit-on, et vu comment je suis devenue toute molle, ça m’étonne pas que je n’y connaisse rien), bref, Rebecca Burger, 30 ans, est donc décédée après l’explosion d’un siphon à chantilly.

J’imagine tous ces pauvres gens exploser tout l’été et tout ça sans compter les vieux qui y passent avec la canicule.
Elle a bon dos la canicule.
J’en connais qui s’en dispensent bien d’acheter des ventilateurs à leurs vieux. De la chantilly par contre, ça va y aller. Pour peu qu’ils soient dopés à l’Alzheimer, cet été on va en fêter des anniversaires, deux trois gâteaux trois tonnes de chantilly, et hop, tous les jours un an de plus jusqu’à épuisement du stock.  Faut bien les payer les vacances et tout ce qu’on peut pas s’offrir. T’en veux des retraites, toi ? Tiens mémé, joyeux 93 (merde, raté), tiens Mémé, joyeux 94 etc etc, tous les jours jusqu’à ce que ça pète.

L’été sera chaud.
J’y pense parce que mon père est décédé à Noël. Ça n’a rien à voir d’accord, mais c’est mon texte pour le petit carré jaune j’en fais ce que je veux.
« Un grand amour rentre dans une petite tombe » dit Mika Biermann, le mien a dû s’y retourner plusieurs fois.

 

C’était l’hiver donc, et personne n’a tenté de tuer mon père (à l’époque, la chantilly ne tuait pas, sinon tu penses bien, ils auraient peut-être essayé), mais je me suis tout de même posé la question parce que lorsque j’ai été convoquée chez mon père par le notaire avec le commissaire-priseur, une grande partie de ses affaires avait disparu, comme s’il avait fait sa valise pour le grand soir et qu’il l’eût emportée je ne sais où, et certains objets avaient même été échangés. Franchement, c’était grossier d’aller troquer les tapis neufs contre les vieux oripeaux remis en place discrètos pour gagner deux trois bouts de ficelles sur l’héritage, puis alors les livres de la Pléiade remplacés par des Reader’s Digest, s’il avait su ça mon père, il en serait mort.

Ça fiche un coup et même deux. Le premier parce que tu sens bien qu’on tente de t’arnaquer, le deuxième parce que ça veut dire qu’en fin de compte, les saisons quand on est charognards, c’est kif-kif bourricot qu’on ait eu plein d’étés, qu’on ait eu plein d’hivers avec les siens.

Certains liens du sang, s’ils ne sont pas tranchés à vif sur le pouce, à la vie à la mort sous un chêne, ne doivent pas assez tutoyer les âmes.
Ce qui n’existe pas, a le mérite de ne pas encombrer nos vies, remarque.

J’ai quand même une préférence pour l’été. La SNCF devait le savoir le jour où j’ai pris le premier train pour enterrer mon père. A la fenêtre, en plein gris d’hiver, un rai doux et d’or a caressé ma joue, longtemps, assez pour qu’un courage alors inconnu, m’accorde une simplicité évidente. Si j’étais dans ce train pour me rendre aux obsèques de mon père, alors forcément, c’est bien que et n’en déplaise, j’étais sa fille, avec ou sans rien.

L’été rend serein.

Je veux bien qu’on s’hydrate en été s’il le faut, mais si on pouvait mourir après son enterrement, ce serait plus sûr.

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Isabelle Bonat Luciani. Si vous cherchez sur internet vous tomberez automatiquement sur son site : L’un dans l’autre. Je suis arrivée dans ces mots filets intimes de sa raison qui chancelle comme un culbuto sur une route sinueuse, par l’intermédiaire de son petit livre à la couverture dessinée par Eric Pessan… « Quand bien même ». Auparavant j’avais découvert quelques-uns de ses poèmes dans Terre à ciel, le seul site mag' de poésies contemporaines françaises qui me donne le bonheur de partir à la découverte d’autres planètes littéraires.  

 

Ce que j’aime chez Isabelle Bonat Luciani, c’est son air revêche, jovial, un brin rebelle, ce que nous pensons et qu’elle ose proclamer. Elle est du genre à ne pas se laisser marcher sur les vers, les pieds et les rimes. Et pourtant sous ses airs désabusés se cachent peut-être celle qu’elle est réellement. Une hypersensible pudique. Hypersensible de la vie, de ses souffrances, de ses envies.

Tout est prétexte à l’écriture, à rendre le monde vivant, lisible. Une humeur, une vision, un son, une émotion devient mot, phrase, carte postale, poème, recueil ou simple billet d’humeur.
Il y a beaucoup de rires, de sourires à la lire. Il y a aussi beaucoup de pincements de cœurs, de larmes qui effleurent au détour d’un mot, le coin d’un œil. On renâcle, on renifle, on sourit, on grince mais avant tout on VIT.
Et c’est cela que j’aime profondément chez Isabelle Bonat Luciani : sa sensibilité à la vie.

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation)

  

A la vie à la mort
Isabelle Bonat Luciani

L’été jaune carré

Le blog du petit carré jaune