Ce sont ses chaussettes qui ont d’abord attiré son regard. De hautes jambières à larges rayures horizontales noires et blanches. Il les a repérées lorsqu’elles étaient encore sur le quai, aiguilles immobiles, avant qu’elles ne tricotent jusqu’à lui.
De telles chaussettes un soir de pleine lune.
Il n’en fallait pas davantage pour qu’il sorte son carnet.

Ses pensées se bousculent toujours à cet instant précis, elles s’entrechoquent presque. Une fois qu’il a décidé de croquer un passager, il espère toujours que le trajet de son modèle lui laissera le temps de reporter sur l’épaisse feuille ce qui lui a fait sortir son petit matériel - oh, il est rapide, ça n’est pas la question, mais enfin, il aime saisir ce qu’il faut de détails, il redoute la frustration de l’inachevé.
La silhouette, la posture, les braies.
La fille ne bouge pas.
L’idéal serait qu’elle reste jusqu’au terminus.
L’arc des sourcils, celui du nez, le mouvement des cheveux lâches.
Encore un peu et j’aurai l’essentiel.
La moue, à la fois boudeuse et souriante - c’est donc possible, d’exprimer cela simultanément.
Au-delà de mes espérances.
L’environnement proche, l’affiche à la gauche de son épaule, la porte à sa droite, le strapontin voisin, la barre métallique.
Ce croquis est beau -ou est-ce la fille ?
Les finitions - les boutons du chemisier, les passants de la jupe, les souliers, les boucles d’oreilles.
Si elle reste jusqu’au terminus, je la suis.
D’où est-ce venu ? Peu importe.
La sonnerie longue retentit, emplissant tout l’espace du quai vide.
Les portes se referment une dernière fois. Dernière station du trajet du dernier métro de la soirée.
La date. La forme géométrique qui lui tient lieu de signature.
Quelques ultimes traits matérialisant les vitres, le sol.
Voilà, c’est terminé. Il se dresse un peu plus droit, satisfait.
Elle n’en a rien remarqué. L’expérience, et quelques mauvaises réactions aussi, lui ont appris à être discret.
Il referme son carnet, glisse le crayon dans la spirale.
Terminus, tout le monde descend.
Même la voix du conducteur est fatiguée.
Elle marche d’un bon pas, prend la sortie du bout du quai. Plusieurs personnes les séparent, il se hâte pour ne pas la perdre de vue. Il la rattrape dans l’escalier mécanique, ancre son regard dans le blanc des rayures, s’y accroche, se laisse guider.
Sa démarche est légère, aérienne. Elle semble ne porter le poids d’aucune existence, pas de tracas, pas de quotidien qui fait courber l’échine. Il jurerait qu’elle sautille tous les cinq pas.
1, 2, 3, 4, 5.
Non, tous les sept pas.

Depuis combien de temps marchent-ils ? Elle ne semble pas avoir conscience d’être suivie. Les rues sont particulièrement calmes. A cette heure-ci, tout le monde dort alentour.
Ils longent à présent un grand parc. Aux grilles closes, naturellement.
La fille s’arrête. Prend appui. Grimpe. Saute.
Il hésite.
Est-ce un raccourci ? La rattraperai-je de l’autre côté si je cours ?
Il évalue la hauteur. Jette un coup d’œil à droite, à gauche.
On ne voit ça que dans les films.
Imite la fille. 

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Le parc est grand mais pas si sombre. C’est curieux, il n’est jamais venu là. A la sortie du métro, il prend toujours à droite. Il n’a jamais ne serait-ce que traversé la rue du côté gauche. Bizarre comme on peut bien connaître des lieux lointains et ignorer ce qui se trouve à côté de chez soi.
La fille a disparu. La lune éclaire les zones d’ombre. Il y a des endroits qui semblent touffus, d’autres plus aérés.
Où peut-elle bien être ?
Il avance jusqu’à ce qui lui paraît être une clairière - depuis quand y a-t-il des clairières dans les parcs des villes ?
En fait de clairière, c’est un bassin. Une mare, plutôt. Des canards y flottent, ainsi que d’autres volatiles auquel il ne sait pas donner de nom. La lune, parfaitement pleine, s’y reflète avec élégance. Tout est tellement statique qu’il craint presque de venir rompre l’équilibre qui habite le lieu.

- Tu m’as suivie ?
Les rayures apparaissent avant qu’il ne distingue la fille en entier. La voix est franche et claire, souriante et effrontée.

- Non, je… Si.
- Pourquoi ?
- Je t’ai dessinée.
- Fais voir !
Il ouvre son carnet, espérant que le croquis lui vaudra la clémence de son interlocutrice.
- Pas mal. Tu joues ? interroge-t-elle en désignant des cartes éparses sur l’herbe.
Il découvre seulement les rectangles de carton plastifié à ses pieds.
- Euh… d’accord.
Elle s’assoit, ramasse les cartes en un paquet, les bas, scinde le tas en deux. Il l’observe. Il s’étonne qu’elle agisse avec autant de naturel.
A moins que je ne m’étonne d’agir moi comme s’il était tout à fait naturel de démarrer une partie de cartes avec une parfaite inconnue à…

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Il regarde son poignet.
… deux heures du matin !
- Fais voir ta montre !
Il s’exécute.
- La mienne est mieux.

La fille exhibe une montre à gousset.
Pour posséder ce genre d’objet, il n’y a qu’une fille à rayures. Il n’y a qu’une fille comme elle.
Il s’assoit à son tour, met ses jambes en tailleur.
Le valet de cœur bat le cinq.
Le sept bat le deux.
Le roi de cœur bat la reine de cœur - belle prise.

- Salut !
Il suit le regard de la fille et se retourne. Un homme, visiblement un SDF ayant élu domicile dans le parc, se tient debout, sorti d’on ne sait où.
- Qui gagne ? demande-t-il en s’approchant.
- Moi, répond la fille.
- Mais… on ne peut pas déjà savoir ! s’offusque son partenaire, vexé.
- Tu verras bien, pérore-t-elle.
- Hum hum, commente l’homme. J’y vais, les jeunes, je suis en retard.

Comment peut-il être en retard au beau milieu de la nuit ? Et pour aller où ? Il vient déjà de nulle part…
- Il fabriquait des chapeaux, avant, déclare la fille sur le ton de la confidence tout en continuant à abattre ses cartes une à une. Son commerce a fermé - plus personne ne porte de chapeaux, de nos jours. Tu portes des chapeaux, toi ?
- Non, c’est vrai.
- Voilà ! fait-elle comme s’il était responsable de la faillite de l’homme. Il a beaucoup pleuré, quand c’est arrivé. Nous avons tous beaucoup pleuré.
Du coude, elle désigne l’étendue sombre, semblable à un miroir terne.
- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a avec cette mare ?
- Tu ne devines pas ? Elle n’était pas là, il y a seulement deux ans.
- Je ne sais pas. C’est la première fois que je viens dans ce parc.

Il lève la tête. Heureusement qu’il distingue les rangées d’immeubles endormis, à l’arrière, sans quoi il aurait vraiment la certitude d’être en pleine forêt. Protégé par les arbres, on n’entend plus aucun des bruits de la ville.
Pourtant, la nuit les bruits s’entendent plus du fait qu’il y en a moins.
Où est-il réellement ?
- Si tu gouttes l’eau, tu la trouveras particulièrement salée. C’est tout ce que j’ajouterai.
- Je… je n’ai pas soif.
- Moi si. Je boirais bien un thé. Tu aimes le thé ?
- Pas trop.
- Moi si. Dommage qu’il n’y en ait pas.

Il essaie de se concentrer. Qu’a-t-il prévu demain ? Serait-il raisonnable de rentrer enfin se coucher ? Il n’en a pas envie. La fatigue s’est comme envolée.
Impossible de me souvenir. Impossible de me projeter.
Le temps n’est que le présent.
- J’ai gagné.
C’est juste. Une victoire écrasante, indiscutable.
- Tu avais raison.
- J’ai toujours raison.

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La fille se lève, s’approche d’un arbre, y grimpe.
Il hésite, ne sait pas s’il doit la suivre, l’imiter - encore.
Elle balance les jambes et l’observe du haut de son perchoir.
- Tu es d’ici ?
Il hoche la tête.
- Tu reviendras ?
- Je ne sais pas.
- On pourrait jouer à d’autres jeux. Tu connais le criquet ?
- Oui. Mais je n’ai jamais essayé.
- Je t’apprendrais. Mais attention, je suis très forte. Je gagne toujours.
- Tu gagnes à tous les jeux auxquels tu joues ?
Magnétique, son regard ; hypnotiques, son jeu de jambes et ces rayures devenues fluorescentes. Il oublie qu’il y a le monde, autour. Voilà l’effet qu’elle lui fait.
- Je ne joue qu’aux jeux auxquels je gagne. Tu me dessineras encore ?
- Peut-être. Mais en principe, je ne fais cela que dans le métro. Ou dans le train. Dans le bus, à la rigueur.
- Pourquoi ?
Il sort à nouveau son carnet, le tend à bout de bras vers l’arbre, vers le ciel, pour qu’elle puisse lire les mots creusés dans l’épaisseur cartonnée de la couverture.
Carnet de voyages.
- Pour quelqu’un qui s’introduit dans un parc fermé en pleine nuit, tu m’as l’air très formaliste.

Il ne répond rien. Il l’est, sans doute. Enfin, il ne le pensait pas, jusqu’ici, il se trouvait même plutôt dissident, pas encore marginal mais au moins, original, artiste.  Doux rêveur, préfère-t-il croire. Utopiste.
Toutefois, formaliste, il l’est forcément plus qu’elle. Cette fille semble n’obéir à aucune règle, ne rentrer dans aucune case. Il l’imagine difficilement composer les chiffres d’un digicode, pousser la porte d’un immeuble, emprunter un ascenseur, faire chauffer une tasse au micro-ondes, jeter un sachet de thé dans une poubelle à pédale.
Il aime cela. C’est fascinant. L’amour peut-il découler de la fascination ? Ou est-ce l’amour qui créé la fascination ? Peut-on déjà parler d’amour ?
Malgré les quelques mètres qui les séparent, il a la nette sensation qu’elle se tient tout près de lui. Comme si la texture de l’air, absent ou irrationnellement conducteur, réduisait la distance. 
- Parfois, je ne viens pas.
Elle saute de l’arbre. Lui fiche quelque chose de petit, fin et plat dans la main.
- Tiens, c’est pour toi, tu pourras m’appeler si tu veux.

Une même personne peut-elle avoir des chaussettes rayées, une montre à gousset et un téléphone portable ?
Lui claque une bise sur la joue.
- Ca ne sert à rien que tu viennes si je n’y suis pas.
Je pourrais te suivre encore. Maintenant. Toujours.
Et disparaît dans la touffeur arborée.
Une feuille de papier. D’où l’a-t-elle sortie ? L’a-t-elle pliée pendant qu’il ne regardait pas - a-t-il seulement arrêté ne serait-ce qu’une seconde de la regarder ? L’avait-elle préparée ? En a-t-elle toujours sur elle ? Sont-ce des cartes de visites à sa façon ? Rien ne l’étonne plus, venant d’elle.
Il déplie le papier. A côté des dix chiffres de son numéro de téléphone, la fille a griffonné les cinq lettres de son prénom.
Il les devine avant de les lire.
Comme si elles signifiaient que cette nuit n’aurait pas de prochaine fois. Comme si elles annulaient les chiffres voisins, les effaçaient.
Alice, évidemment.

 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation)

sophie adriensen (bords de l'allier accès privé (image sophie - été 2017)



Sophie Adriansen… Difficile de vous parler de celle qui est un peu à l’origine non pas du blog, mais d’un quelque chose. Sophie, c’est celle qui ose, qui a osé un jour passer le cap du peut-être pour devenir une vérité, la sienne, écrivaine. Car au-delà de son bon mètre quatre vingt, Sophie est une touche à touche littéraire. Je l’ai connu au détour des blogs, du sien, et des salons. Un de mes premiers en tant que carré jaune, celui de Châteauroux, la mythique envolée des livres.

Je suis entrée dans ses mots par une histoire de frère et de sœur. Je l’ai suivi dans ses multiples rebondissements en aimant ou pas tous ces romans. Mais toujours, Sophie m’a montrée des possibilités, d’autres chemins, des passages déraisonnables à souhait, impraticable à l’ensemble de ceux qui n’y croient pas. Toujours le cœur à l’ouvrage, toujours le stylo à portée de main. Toujours une histoire, toujours cette volonté souterraine de continuer d’écrire, d’être née pour cela.

Et puis au détour de ses mots, il y a eu Max et les poissons. Et une certaine Camille qui m’a peut-être encore plus rapprochée de l’univers et de la personnalité de cette auteure aux multiples facettes et talents.

Pour Camille, j’ai eu envie d’inviter Sophie Adriansen cet été. Pour Camille et le carré jaune, elle a accepté. Pour Sopphie, camille et sa petite soeur Mathilde ont joué le jeu... Une participation à 8 mains.

 

Belle prise
Sophie Adriansen
Contribution Photos : Camille et Mathilde P. / Le petit carré jaune

L’été jaune carré
Le blog du petit carré jaune