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« Une pelle, une pioche. Le manœuvre doit chercher avec ça, faire le tour, se perdre...
Un débutant : voilà ce qu’il est. Sa mémoire n’est qu’un filet d’eau, une source qui ignore le fleuve.
Ses mouvements sont simples : ceux d’un oiseau. Il monte, il descend, il ramasse des brindilles, de la paille, des écorces. Le tout-venant.
Pour cerner le domaine qui s’étend autour de son nom, il lui faut tracer un cercle avec ce qu’on lui donne : de la terre, des décombres, des pierres, des ordres, des morceaux de craie, des attentes, des fatigues…
De quoi méditer un jour. Pas plus. » 

Je ne suis pas certaine que ce texte parlera à un grand nombre d’entre vous. Pourtant il n’a jamais été aussi merveilleux de le lire, lire « le journal d’un manœuvre » de Thierry Metz, découvrir au jour le jour, le travail de celui qui n’est rien qu’un arpète, un petit maçon de pacotille, un manieur de pelles et de pioches, un absent des encyclopédies des grands bâtisseurs, un mis-au-ban des faiseurs de béton et de mortiers, celui qu’on omet au fond de son trou, qu’on ne regarde pas ou de haut , le petit rien des chantiers, l’oublié des architectes et des maçons qui, blocs après blocs, élève la bâtisse, la demeure, l’immeuble.Le grouillot, celui qui est au fond du trou, qui ne laisse aucune trace dans la mémoire et qui ne rêve que d’une chose : lever la tête pour voir le jour, dessiner à la craie des arcs-en-ciel sur la voute étoilée.   

« Mes premiers gestes ici : creuser la terre. Ouvrir une fosse. Et disparaître. Quotidien du manœuvre : tant qu’il n’a pas trouvé l’arc-en-ciel de son livre, il doit creuser. S’enfermer avec ses graines» 

Difficile de vous dire que ce récit, ce journal de bord est d’une beauté absolue, qu’il est un plaidoyer pour tout ces hommes, ces êtres humains qui sont au fond d’un trou, pour ceux qui ont la main dans la terre, les brindilles, sur un pioche, creusent au plus profond pour donner l’élévation, permettre à l’architecte de dresser son projet.
Rien n’est facile pour celui qui côtoie la routine. La gamelle le midi lorsque le ventre revendique sa part, le soleil, la pluie, les températures les plus extrêmes, les passants qui passent et assènent de leur va et vient, une présence vivante dans un monde de morts, le corps qui martèle sa fatigue et sa douleur. 

« Pourquoi retourner là-bas, retrouver l’outil, recommencer ? Comment faire autrement ?
Pas moyen d’avancer. Tout ce que j’avais apporté ici ne sert à rien. Le chantier reprend tout. M’isole. Me ramène au centre du travail. Je ne sais même pas s’il y a mouvement autour. On n’aperçoit rien.
Pourtant quelque chose se fait, se défait. Souterrainement.
[…]
Manœuvre, il y a peut –être un chantier dans ce que tu écris. Un gisement. Mais pour l’instant, ce que tu fais à mains nues n’est que l’entrée en matière de ton travail. Tu dois d’abord ravitailler les maçons avant de vouloir ravitailler la langue. » 

Il n’y a rien que la boue, la terre, la rumeur des pas sur le bitume, les accents qui se répondent et le silence qui résonne comme résonne le bruit de la pioche sur la pierre calcaire. Et cette semaine, du lundi au vendredi avec la peur du mauvais geste qui rendrait le week-end inconcevable. Une vie de labeur, de misère. Esclave moderne d’un monde qui se tourne vers le haut. 

« Déjà les habitudes, la routine : les poignées de main quand on arrive, la gamelle à midi, le boulot comme une absence. Dehors : un soleil, des passants, le va-et-vient d’une circulation, des fleurs en pot sur une terrasse. Presque rien. On entend à peine. On devine un mouvement, une rumeur, des pas. Qui est là, si près de nous ? Si près du réel ?
Où aller ?
Le vrai travail – peut-être – est de se simplifier. De dire le moins possible mais d’écouter beaucoup. Ne rien emporter le matin, ne pas s’alourdir. Etre graine pour revenir feuillage le soir. Retrouver la maison avec les mots ensoleillés du dehors.
Les oiseaux autour de nous ne laissent pas de traces. »

 

Mot après mot, poussière après poussière, dans la chaleur et le bruit du marteau piqueur, Thierry Metz définit les fondations, son écriture, sa poésie et la construction qui s’élève. Sous couvert de chaux, de bruits et de fureurs, de jours chômés et de durs labeurs, de sale boulot, il façonne son journal. Il décrit l’écoute des silences, l’isolement des petits face aux grands, la force et l’union des migrés, les accents, l’odeur de la poussière, la besogne et les mots qui sont comme un repos, le repos de ceux qui sont dans le bourbier, les tranchées.
Bref mais terriblement si près de la vérité, si près des hommes qui creusent le sol, ceux qui n’ont pas besoin de mots et de phrases pour dire la beauté, la chaleur, l’épuisement, la force, les silences, la fraternité, les gestes et l’âme.  

Thierry Metz creuse la terre comme il couvre les mots. Il disparait sous la masse comme il nait par son écriture. La simplicité au service de ce qu’il est, un simple manœuvre, un homme qui creuse la terre, la sent, la retourne, l’aère, lui donne corps et l’envoie par pelletées rejoindre le vol des oiseaux. Et dans la simplicité de la masure, on devine tout l’amour qu’il a pour les gestes, la raison qui pousse à être celui qu’on oublie mais qu’on ne peut écarter. 

« Des travaux, des besognes…
Je sais : le soleil m’avait prévenu. Je n’attendais pas autre chose. Que des pierres, des gravats, des lenteurs…
Qu’importe.
Pourquoi bavarder là-dessus ?
Dehors tu ne serais qu’un passant. Ou un renard.
Ici : ton silence est la caverne du dieu. Tes gestes ont une âme. » 

Et avoir des frissons de bonheurs et de douceurs, sensibilité à fleurs de peau gercée par le béton. Cicatrice d’un vivant gisant dans la poussière. 

 

Le journal d’un manœuvre
Thierry Metz
Gallimard
Collection L’arpenteur ou Folio