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« Je suis née au Nam Bô
Mais qu’est ce que tu nous racontes ?
Tu es née en Cochinchine. Tu le sais bien !
Non !
Nam ! Bô ! Nam ! Bô !

Comme les coups de gong dans la vieille pagode vermoulue de Long Hai, perdue dans les anacardiers, non loin des paillottes des pêcheurs et des poissons qui sèchent au soleil de midi.
Le vent du large rabat l’odeur de noc mam loin dans les terres sableuses.
Nam Bô, Nam Bô… chuchotaient les filaos de Cau Thi Vai à la saison des pluies. » 

Tout commence comme une image - carte postale : 1932, Le port, le quai de la Joliette à Marseille, le Georges Philippar à destination de la Cochindine, l’empire du sud Viêt Nam, une des puissances coloniales françaises. A son bord, un couple et son jeune enfant regardent la Bonne Mère et Notre Dame de la Garde s’éloigner. La rumeur enfle, la rumeur de ceux qui partent à la découverte d’un monde nouveau, inconnu, emplit d’orient, de ses histoires d’opium et d’armes que vend la France pour sauvegarder ses bases orientales.
Le voyage s’achève aux pieds de Saïgon, à Cau Thi Vai, poste forestier sur les bords du Siam. Un avant goût de ce pays couleur miel, couleur saveur et douceur de vivre.

Très vite un deuxième enfant né. Une petite fille. L’instant de panique surmonté par le fait d’accoucher loin de la métropole, les premiers souvenirs chargés d’harmonie et de quiétudes arrivent : la grande maison, à la large véranda, les persiennes laissant passer l’air, la citerne recueillant l’eau de pluie et alimentant la salle d’eau, l’office servant d’entrepôt et de garde-manger à l’abri des insectes, les treillis et carrelage contribuant à garder la fraicheur et impressionnant les arrivants, le jardin où les enfants, le chien ou encore le cochon noir se livrent à des jeux, jappant, gloussant, grognant. L’enfance passe au doux bruit de Thi Nam et du Boy, des marguillats et du dindon qui éructe dans la cour.

Les saisons sèches passent. Les femmes rincent le linge au bord du rach’, leurs enfants installés sur leur hanche. Sur la route, la poussière laisse la trace d’un petit serpent. Au loin, les charrettes avancent au pas lent des bœufs. Les jambes pendantes dans le vide, les charretiers somnolent la badine à la main. Les grillons stridulent. Dans les paillotes, quelques lumières scintillent encore. Dans les campagnes, le palu sévit, l’opium et la quinine apaisent les crises.

Mais les premières larmes s’annoncent. Tout doucement, dans la douceur d’un Orient qui se réveille, les premiers bruits d’une révolution, chuchotent. En France, les bruits des bottes se font entendre de plus en plus. Pétain signe l’armistice et oublie qu’aux confins d’une France coloniale, les frontières deviennent de papiers et de soies. Le Japon envahit le Sud, laissant la Cochinchine aux mains de Hö Chi Minh et des déconfitures coloniales impérialistes à venir.  

 

J’ai commencé ce recueil dans la beauté du silence et de langueur des pays de l’orient. La douceur, la volupté, l’instant précis du moment que l’on savoure. Calme et tranquillité, sérénité et bienveillance. Nulle trace d’esprit entreprenant et colonialisme imposé. Paix et union des populations, fraternité dans les demeures. Au loin les sampans, les charretiers, la forêt bruissaient de mille vies et quiétudes.

Comme les souvenirs d’une enfance heureuse et tranquille, l’auteure nous évoque ces jours où « le tigre imitait le chevreuil, l’oiseau de pluie gémissait ». De ses premiers jours à son départ définitif en 1948 à l’âge de seize ans, Janine Dalmaz-Toroni nous raconte l’amour qu’elle a gardé pour ce pays, son pays, celui de sa naissance, un pays qui n’existe plus mais qui garde son odeur, ses couleurs, ces doux parfums imaginaires et nostalgiques de l’enfance.
Comme un roman d’apprentissage, un récit de sa vie, on entre dans ses mots, sa langueur, la poésie de ses souvenirs. Les filaos deviennent poème, sensualité et expérience intime, beauté, élégance. Tout est à l’image d’un pays qui se réveille, des émois ressentis et de ce que l’on garde au fond de soi comme un trésor, une richesse, la sienne, celle qui nous aide à grandir, à nous souvenir que c’est sur cette terre de poussière que nos premiers pas furent posés. Ceux qui nous apprirent le chemin de vie à parcourir pour devenir. 

« Un jour de septembre, à l’aube, j’ai vu la longue cohorte du peuple en noir des campagnes du Nam Bô entrer dans Saïgon, en chantant l’Internationale. Ce matin là, dans la moiteur et dans la peur, je suis née. »

 

 

Les filaos de Cau Thi Vai
Janine Dalmaz Toroni
Le Temps des Cerises