Sentiment d’impuissance : j’aurais voulu entreprendre ce récit il y a plusieurs mois, alors que pépère venait de disparaître et que la douleur, tellement envahissante, m’a conduite plusieurs fois à contempler des dizaines de petits cachets blancs et de capsules de couleur bleue étalés sur ma table de travail en espérant être capable de partir le rejoindre. C’est seulement aujourd’hui, tandis qu’un soleil agressif enchâsse Paris et l’écrase, que le temps m’est enfin donné de le faire. À l’époque où la douleur était insupportable et que je n’aspirais plus qu’à baigner dans le souvenir, pas une minute pour m’asseoir à ma table. Peut-être est-ce cela qui justement m’a sauvée ? Cet enchaînement des tâches et des voyages, de l’Afrique du Sud à Moscou en passant par la Chine, et ces articles, plutôt que la mort de mon grand-père, à écrire.

Comment, pourtant, sous ce soleil, au son du ventilateur Calor Zénitude, retrouver l’angoisse infinie de ses derniers moments ? Comment m’infliger un retour à la souffrance dont j’ai réussi au fil des mois, de semaine en semaine, à m’extirper ? J’aimerais pouvoir me laisser porter par l’indolence, oublier ce projet, en entamer un autre plus joyeux. Mais n’est-il pas joyeux, celui-là ? Faire vivre encore un moment pépère, baigner dans ses mots, son souvenir ? L’abandonner m’est impossible. La peur qu’il disparaisse de ma mémoire est ce qui me cramponne à la tâche. Et sans doute aussi la promesse faite à travers nos regards, sur son lit d’hôpital. Je veux inscrire ces images de lui, qu’elles passent de ma rétine au papier, de mon souvenir à une réalité plus tangible, moins fragile. Faire qu’il existe encore, qu’il reprenne corps, et que la mort, sa mort, prenne sens dans l’ordre d’un récit.
Mais comment parvenir à retrouver les étapes intérieures de l’angoisse qui étreint à 5 heures chaque matin de sa maladie, et qui progressivement conduit vers une douleur plus sourde à l’approche de sa fin ? Une douleur anesthésiante qui fait traverser la vie comme une brume. Puis l’apathie, l’abattement au bout des longues semaines de pleurs, et les cris sous la douche qui pleure avec moi à Canton, ville où naissent et meurent chaque jour des milliers d’êtres pour moi anonymes. Comment retrouver le refus d’accepter que rien de sera jamais plus pareil alors qu’est revenue peu à peu la vie normale ? 

PLUS JAMAIS ses belles mains longues et fuselées sur les miennes.

L’idée que tout est TERMINÉ pour lui me laisse encore incrédule : il a bu tous les verres de vin qu’il devait boire, vu tous les paysages qu’il devait voir, passé avec les siens toutes les heures qui lui étaient données de passer avec eux. Un jour, quelqu’un ne le reconnaîtra plus sur des photos jaunies que nous aurons conservées de lui.

 Tout est terminé. POUR TOUJOURS.

 

On écrit souvent la disparition d’un parent, rarement celle d’un grand-père, d’une grand-mère. Sans doute existe-t-il des textes, mais dans ma quête fébrile, je n’en ai pas trouvé. Les plus connus, du moins, semblent parler de la mort d’une mère, d’un père. Pendant des semaines, des mois, et pour me consoler, pour retrouver chez les autres ma peine, m’y raccrocher, j’ai lu, relu les plus beaux textes. Annie Ernaux, La Place, Une Femme. Philipp Roth et son Patrimony. Simone de Beauvoir, Une Mort très douce. Albert Cohen et son Livre de ma mère. Peter Handke et Le Malheur indifférent. Il y avait aussi des textes moins connus, pas moins touchants. Comment j’ai vidé la maison de mes parents de Lydia Flem. Mais je n’ai rien trouvé sur la mort de grands-parents.[1] Peut-être n’ai-je pas bien cherché ? Peut-être n’ai-je pas voulu trouver ? Peut-être, tout simplement, que les rapports souvent moins complexes, moins torturés, moins tortueux, entre petits-enfants et grands-parents, invitent à une réflexion moins riche et moins profonde ? Peut-être qu’il est dans l’ordre des choses d’accepter la mort de femmes et d’hommes âgés qui ne nous ont pas mis au monde ? Pourtant, il me semble bien que mon grand-père, à sa façon, m’a façonnée. Pourtant, il me semble aussi avoir atteint avec lui, grâce à lui, une chose rare, et certainement impossible avec un père, une mère, une chose rare que l’on appelle – expression que je n’aime pourtant pas - « amour inconditionnel ».
Peut-être est-ce là une illusion, mais le caractère tendre et placide de mon grand-père, sa douceur immense, féminine et pourtant dénuée de ces envolées de tendresse inconsciemment calculées que peuvent offrir parfois les femmes, son besoin à lui aussi de caresses et de douceur, mais sans être jamais en demande affective, est ce qui, je crois, a fait grandir un amour pur, pour autant que cela puisse exister. Depuis plusieurs mois, je pleure celui qui m’a aimée sans conditions. Un parent attend de son enfant des choses bien légitimes. Mais un grand-père ? Sans doute attend-t-il aussi, mais de façon moins absolue et moins pressante. « Le seul homme qui m’ait aimée et m’aimera jamais sans condition », me dis-je. Je pense qu’aucun homme en effet, qu’il soit père ou amant, ne pourrait aimer sans rien attendre en retour, et justement tant recevoir pour cette simple raison.

Je ne sais si je m’égare, mais plusieurs mois après sa mort, cette idée me peine encore autant qu’elle me rassure. Le lien existe. Un tel amour résiste, nous relie encore. Et cela me donne foi, aussi, en l’après.

 

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Le samedi, avec ma sœur, on prend le train. Déjà six jours qu’il est à l’hôpital. Papa vient nous chercher à la gare RER de Fosses. C’est là que mon grand-père, René, et ma grand-mère, Madeleine, ont vécu le premier acte de leur vie commune, depuis leur mariage le 3 janvier 1948. Le jour des 22 ans de René. Mon père, lui, René bis, est né exactement sept mois plus tard, le 2 août 48, dans la minuscule bicoque (« la cabane ») où s’était installé le jeune couple. Il est tout juste midi, nous roulons sur la RN17, tout droit jusqu’à Senlis. Je repense à ce que pépère me disait quand il voulait montrer quelque chose au loin (un oiseau, un sommet, un arbre, un bateau à l’horizon) à la petite fille que j’étais il y a trente ans. Il me disait toujours de regarder « tout au bout tout au bout », en tenant sa main bien droit vers le lointain, le long index tendu, son corps arqué au-dessus du mien, son autre main sur mon épaule, les genoux légèrement fléchis pour être à ma hauteur. Nous sommes allés jusqu’à Senlis, « tout au bout tout au bout » de la RN17, et nous avons tourné à gauche, longé le vieux mur d’enceinte de l’ancien hospice, garé la voiture sur le petit parking avant de faire quelques pas en direction de l’entrée principale. « Vous savez, les filles, le grand-père, il n’est pas éternel », a dit alors papa devant l’entrée de l’hôpital récemment rénové, qui ressemble presque à un hôtel design, avec ses grands panneaux de verre coloré. Puis il a évoqué l’éventualité qu’on ampute pépère de son bras droit. Toute l’horreur de cette vision. Mon grand-père, qui avait passé sa vie « dans les bouts de bois », à faire des meubles, devant son établi, un bras manquant. Je ne peux soutenir l’image. L’image de sa misère, de son désespoir. Je me suis mise à pleurer. Pourquoi papa nous disait-il cela maintenant, alors qu’il fallait qu’on soit fortes avant d’entrer dans la chambre ? « Tu ne vas pas pleurer devant pépère », a repris papa en caressant mes cheveux. J’ai avancé seule un instant pour me ressaisir. Nous sommes montés dans un bel ascenseur vitré, nous avons appuyé sur le bouton du deuxième étage. La chambre de pépère était la dernière d’un long couloir, dans le service de cardiologie. Sa porte était entrebâillée. Pépère était allongé dans la pénombre. Il portait une chemise de nuit de l’Assistance publique, boutonnée dans le dos. Son bras droit était énorme, emmailloté de blanc. Les doigts de sa belle main boudinés, méconnaissables. Nous l’avons embrassé, avons regardé son bras, les perfusions d’antibiotique. Une aide-soignante est entrée avec un plateau qu’elle a posé sur la table amovible. Une viande hachée, des haricots tristes, un flamby. « Qui est-ce qui donne à manger à pépère ? », a demandé papa. J’ai hésité un court instant, ne sachant pas ce que ma sœur aurait souhaité. « Qu’est-ce que tu veux manger, pépère ? », lui ai-je demandé finalement, en m’approchant du lit. « J’ai pas faim, ça a pas l’air terrible », a-t-il répondu. « Tu veux un morceau de fromage ? », ai-je insisté. « Nan, juste le yaourt et un bout de banane ». Je me suis approchée encore, lui ai accroché une serviette autour du cou, nous l’avons redressé pour qu’il se trouve en position assise, et j’ai commencé à enfourner dans sa bouche de minuscules cuillérées de flamby. J’ai senti alors une sensation de bonheur, inconnue, comme une nouvelle intimité qui se créait entre nous. Il s’abandonnait comme un enfant, à moi qui avait été pendant tant d’années sa petite-fille, même à vingt ans, même encore à trente ans passés. Lorsqu’on se promenait ensemble dans son village, à Plailly, et qu’on croisait quelqu’un de sa connaissance, il disait toujours, « c’est ma p’tite-fille ». Et je me sentais très petite, même à vingt ans, même à trente-cinq. Là, pépère ouvrait la bouche toute grande, tendait ses lèvres fines, sa langue a demi sortie sur une dent du bas absente, faisant un effort de la tête pour s’approcher au plus près. Comme un petit enfant, je le nourrissais. C’était sans doute un premier pas vers sa mort, mais dans un abandon si confiant que j’y ai vu le bonheur d’une proximité nouvelle, d’un échange encore inconnu, alors que j’étais arquée au-dessus de lui, sans voir encore trop bien ce qui nous attendait, « tout au bout tout au bout ».

 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation) 

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Comment vous parler de celle qui m’a subjuguée, apris au dépourvu, l’ensemble des lecteurs des 68 premières fois. Un premier roman apportant la grâce et l’absolue perfection d’une écriture enivrante à suivre.

Il y a chez Cécile Balavoine, les mots qui sont là, matures, symphoniques, tendres, mélancoliques et à la fois romanesques, nous embarquant dans son monde, sa mélodie. J’ai invité Cécile. Je ne pensais pas qu’elle me livrerait une tel texte. Pourtant au fond de moi je savais déjà...
Lorsque  je la lis, je me dis que Cécile Balavoine ira loin, qu’elle possède déjà en elle, ce qui fait la construction d’un roman, l’alchimie d’une histoire et qu’elle a son empreinte, cette part intime qui donne le squelette à l’écriture. C’est peut-être prétentieux de ma part, mais je suis certaine que Cécile Balavoine ne peut que continuer dans ce chemin.

Et ce ne sont pas les 68 premières fois qui me diront le contraire. Quand on possède une telle plume, elle ne peut qu’être faite pour être partagée et nous procurer autant de plaisirs. 

  

Pépère
Cécile Balavoine
L’été jaune carré
Le blog du Petit Carré Jaune



[1] Entre temps, Mémé de Philippe Torreton, Les Souvenirs, de David Foenkinos…