C'est en sifflotant que Philippe entra dans sa chambre d'hôtel. Il n'avait pas eu besoin de se lever aux aurores pour partir dans un patelin improbable. Le voyage depuis Paris avait été joyeux et échevelé. Le déjeuner promettait de l'être tout autant avec (miel sur le fromage de chèvre (après tout le Cher était tout proche et cerise sur le gâteau, un menu et des vins à réveiller les papilles de tout un cimetière).
Et puis il aimait bien L'Envolée des Livres. On s'y retrouvait entre copains, on partageait tartines de rillettes et hypocras avec des lectrices complices, on ne restait pas ventousé à sa table, derrière une pile de livres à dédicacer, épiant désespérément le chaland blasé, l'aficionado du document véridique ou l'obtus et chafouin cuistre littéraire.
 L'ambiance était bon enfant le jour, rock'n roll la nuit,  la chère était goûteuse et les vins aimables. D'ailleurs il avait tout juste le temps de prendre un pull (unique désagrément du salon : les vieilles pierres du couvent qui abritaient les auteurs en dédicace étaient aussi froides que les nonnes sibériennes (vérifier qu'il y a des nonnes en Sibérie) avant d'aller déjeuner). 

Son sifflotement primesautier s'arrêta net dès sa valise ouverte et le brutal déploiement d'ailes d'une malédiction insondable s'en vint voiler le zénith castelroussin en embaumant la chambre de volutes de Guerlain. En un fragment de seconde, sa mémoire fit quelques virevoltants saltos arrière afin de rembobiner le film des dernières heures, de l'instant où il avait globalement jeté quelques vêtements dans son bagage jusqu'à son arrivée sifflotante dans cette chambre. Ce fulgurant flashback organisa les faits en un déroulement logique : il n'avait pu avoir l'idée de déposer ce livre dans sa valise. Il n'avait même pas pu ne serait-ce qu'envisager d'avoir le premier linéament d'envie de l'emmener. Parce que ce livre-là était justement celui pour lequel il hantait les manifestations littéraires, traçant par des trajectoires aussi labyrinthiques qu'extravagantes, sur le territoire français aussi bien que limitrophe, un parcours auquel Thésée lui-même aurait renoncé, fil d'Ariane ou pas. Et puis les 715 pages de son roman, alourdies encore de tous les efforts, incertitudes, hésitations, bref de la sueur, du sang et des larmes qui avaient présidé à son écriture, représentaient un poids conséquent qu'il eût de toutes façons hésité à transporter jusqu'ici. Dans le même ordre d'idée, il n'avait jamais envisagé porter la robe noire (quoique peut-être lors d'une soirée de surenchère délirante avec Serge, Erwan et Gilles ? Mais sans doute n'eût-il pas choisi alors une taille 38. Et, de toutes façons, sa morphologie étant ce qu'elle était, il était convaincu que les jupes lui seraient plus seyantes (c'était d'ailleurs un point de désaccord irréfragable entre sa compagne et lui)) qui reposait, sagement pliée, près du livre.

Inutile de pousser plus avant les investigations. La réalité lui apparut dans une nudité crue et néanmoins peu accorte : ce n'était pas sa valise. L'injustice de la situation était patente ! Il était dit depuis toujours que, bouc-émissaire d'un fatum parfaitement inéquitable (ce qui est de l'ordre du pléonasme mais (comme nombre d'auteurs en proie aux cailloux  pointus que dépose la vie réelle sur leur chemin) Philippe lorsqu'il est préoccupé se soucie des figures de style autant qu'Erwan de sa première paire de santiags) Serge était celui qui, seul, égarait sa valise, son billet de train, ses clés, le numéro de sa chambre, son chemin... L'envergure appréciable de ses épaules lui permettait d'assumer avec altruisme et résignation l'implacable désagrément de tous ces aléas auxquels il était par ailleurs rompu. De toute évidence, la valise qui béait maintenant sur le lit n'était pas non plus celle de Serge, mais Philippe ne put s'empêcher de rêver un court instant à son ami revêtu de cette robe noire...
A quel moment du voyage la confusion avait-elle eu lieu ? En gare ? Dans le train ? A l'arrivée ? Il ne se souvenait pas avoir croisé une femme avec une valise identique à la sienne. Il est vrai que, par inclination personnelle, il regardait très peu les valises des femmes, préférant leurs yeux. Peut-être appartenait-elle à l'une de ses comparses auteures ? Sophie, Stéphanie, Eloïse, Sandra, Loulou...intuitivement, et à son grand dam, il ne parvenait à relier la valise qui était actuellement et illégitimement en sa possession à aucune de ses amies. A une inconnue donc ? Visiteuse d'un salon où elle espérait peut-être le rencontrer ?  Si la situation n'avait été aussi gênante, il en aurait frissonné d'un doux et inoffensif plaisir.

Bon, ce n'était pas si grave en définitive ! Il suffisait de retrouver la véritable propriétaire qui, selon toute vraisemblance, devait semblablement s'étonner de trouver des colifichets masculins dans son bagage et de procéder à un nouvel échange. Le seul risque était d'arriver trop tard pour le cocktail de bienvenue auquel était conviée la troupe d'auteurs présents sur le salon. Contrariant mais pas si catastrophique. Il se rattraperait pendant le repas. Philippe hésita un moment avant de se résigner à fouiller plus avant parmi les vêtements féminins. La soyeuse délicatesse qu'il camouflait sous d'opaques strates d'humour noir, de blagues potaches et de truculente insolence pointait ses pétales de violette et l'empêchait d'enfouir ses mains dans des vêtements susceptibles de dessiner une silhouette que son imagination fringante s'empresserait d'habiller pour mieux la dévoiler. Cette inédite pudeur freinait considérablement la résolution de l'énigme. Il eut l'espoir qu'un nom, un signe, une adresse lui permette d'identifier la voyageuse inconnue sans qu'il soit nécessaire de dénuder l'intimité de sa valise. Las ! Vainement il chercha une de ces étiquettes ordinairement requises par la SNCF. "Les gens sont quand même indisciplinés" maugréa-t-il sans souci de cohérence, lui qui fuyait facétieusement toute forme de fichage réglementaire. Sauf à espérer un miracle (fort aléatoire en ces lieux, Châteauroux n'ayant jamais brillé par les prodiges  hallucinatoires qui firent l'internationale réputation de Lourdes et Lisieux), il était contraint de poursuivre ses recherches identificatoires à l'intérieur de la valise.
Après tout il pouvait bien commencer par le livre (c'était aussi son livre ! L'indiscrétion était donc minime. Ainsi se rassura-t-il), certains lecteurs inscrivant leurs nom et prénom (peut-être faute de les voir sur la première de couverture) sur la page de garde, le mystère serait vite éclairci. Il prit précautionneusement l'ouvrage, sans rien déranger de l'ordonnancement impeccable (rien que cet élément aurait dû lui mettre une fourmilière de puces à l'oreille dès l'ouverture car il avait, lui, la déplorable passion du vrac), quoique bizarrement bombé en son milieu, de la valise,  et s'il avait eu encore une quelconque envie de faire des petits bruits avec sa bouche, elle se serait là, derechef et brutalement, éteinte. En même temps que son souffle.  

Car la page de garde était griffée d'une dédicace qu'il ne se souvenait pas avoir signée.

La pensée qu'il avait déjà rencontré cette femme, qu'il lui avait forcément parlé (il n'était pas de ces auteurs mutiques et gélifiants qui se contentent de parapher (en soupirant d'ennui et d'une main molle et condescendante) leur ouvrage sans échanger au moins quelques mots de connivence avec le lecteur), qu'elle lui avait été sympathique (sur ses dédicaces, il n'embrassait "dans ses grands bras mous" que les lectrices qui lui étaient très sympathiques), qu'elle avait été à sa proximité en un temps et un lieu autres, prit le pas sur son problème immédiat et l'inclina à une rêverie qui pour être fort agréable en restait toutefois un tantinet intempestive. La dédicace datait de décembre et était destinée à

Pauline.

La coïncidence était remarquable ! Philippe tenta de se remémorer un visage, des mots, un sourire autre que celui, carnassier, de son éditeur, mais en décembre, après l'émission télévisée à laquelle il avait participé, les salons et rencontres s'étaient succédés à un train que sans vouloir qualifier d'enfer on pouvait sans crainte d'exagération hyperbolique rapprocher de celui d'Usain Bolt lors des championnats du monde de Berlin en 2009. Il avait vu autant de monde qu'à un défilé de 14 juillet et il avait probablement dédié son roman à une horde de Pauline qui se fondaient désormais en un magma flou obstinément filigrané par l'image de "sa" Pauline. De plus, le livre pouvait être emprunté, ce qui n'arrangeait guère ses affaires et lui laissait en bouche l'âpre regret de devoir aussi se passer des entrées s'il ne parvenait rapidement à récupérer son bagage.
Retardant encore le moment de pénétrer impudiquement la vie privée et la valise de Pauline (cette similitude de prénom avec son héroïne ne laissait pas de le perturber mais pour simplifier appelons-la Pauline), il feuilleta machinalement le livre et (béni soit le ciel des écrivains !) découvrit, insérée entre deux pages, une feuille de papier que sans plus de vergogne il (avait faim) déplia.

Et lut.

 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation)

 

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Je pourrai vous parler des heures et des heures de celle qui se cache sous le nom facétieux de Merlieux l’Enchanteur, celle qui déteste se mettre sur le devant de la scène et préfère laisser les auteurs, les écrivains, les saltimbanques de l’écriture, s’exprimer, parler de leurs livres et romans.
Car Merlieux c’est avant tout un salon, un festival, un village qui se réunit une fois par an (le 24 septembre 2017 dans l'Aisne) , pour mettre le livre à l’honneur. Et croyez moi, on vient de loin pour sentir la chaleur de ce coin de Picardie rempli d’irréductibles lecteurs. Car oui, Merlieux est un enchantement, un endroit où il fait bon venir, se retrouver, sentir l’odeur du livre, entendre les rires et discussions entre auteurs et lecteurs se répandre tel le nectar bacchussien, jusqu’à plus d’heure dans la nuit.  

Mais celle qui se cache sous ce nom enchanteur, celle que l’on nomme Sophie, est une femme extraordinaire. Une de celle qui fait aussi parti de la bande des 68 premières fois et cela depuis le début, une de celle qui croit en la vertu des mots, des livres, de la puissance de l’encre et de ceux qui les alignent. Et sous son rire et sourire, sa voix rocailleuse, c’est la douceur que l’on devine, un amour pour ceux qui composent l’ensemble de la chaine, une rebelle de la vie, l’envie et la liberté de lire.

  

L’envolée
Merlieux L’enchanteur
Sophie Gauthier
L’été Jaune carré