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Il y a des bouquins qui sont comme ça, vous saisissent d’un seul coup et vous laissent sur le flan, dans l’urgence de vouloir crier que ce bouquin « c’est un p*** de bon bouquin », que toute la vie, l’homme, sont incrustés dans ses 32 pages. Pas besoin d’en dire plus.

Chapelle ardente de Jacques Josse en fait parti. Il dégage tout ce qui fait un lieu, une émotion, une sensation. Il dégage les odeurs, les regards, les tensions et l’amour. Il est humain. Profondément. Humain à s’en crever les yeux, ranger les poings au fond des poches, crier en silence tous ces mots que l’on ne sait pas dire. Il est d’une violence et d’une douceur, d’une bienveillance terrible.  

« Peu avant dix heures, les habitués du bar La Iza s’écartent pour improviser une sorte de haie d’honneur. Ils sont une petite soixantaine, réunis sous les parapluies. Ils fument et parlent à voix basse en attendant l’arrivée du fourgon mortuaire dont ils perçoivent depuis quelques minutes le bruit régulier du moteur. » 

Il est mort. Il, c’est celui qu’on appelait le  Barbu, le tenancier du bar La Iza, le dernier troquet avant le bout du monde, le grand rien, l’océan, le grand Nord.
Il est mort, comme ça, bêtement, connement même. Un soir après avoir fermé le bar, il s’en est allé au bout de la jetée avec sa canne à pêche à l’épaule. On ne sait pas trop bien. Une bourrasque, un coup de crachin, un mauvais pied titubant. Bref le pauvre gars, malgré ses quelques cent kilos de muscles et de loups marins, est parti rejoindre le chant des sirènes.
De l’autre côté de la falaise, les chiens gueulent mais leur cris sauvages et roques sont camouflés par le vent et les rafales, la tempête. L’enseigne lumineuse scintille dans la nuit noire et profonde et seuls ceux qui connaissent les dangers de l’océan, osent affronter l’écume qui gicle sur les pavés.
Le Barbu, c’était le phare du village, celui qui d’une tête, d’un verre, d’une pinte, ouvrait le cœur aux plus rocailleux des types qui venaient se poser dans le zinc. Peu de mots, pas besoin. Peu de gestes, à quoi ça sert de se serrer dans les bras, à part à dire que qu’on sent mauvais et que des bras, ce n’est pas fait pour entourer mais pour porter. A quoi ça sert d’avoir des poings si on ne peut pas s’en servir, cogner avec, choper le verre et le vider en un quart de tour.  

Et pourtant, c’est sur deux tréteaux que repose le cercueil de Barbu désormais. 

Les croques-mort viennent de le déposer dans le bar au milieu des habitués et de quelques autres qui font l’âme de ce village portuaire haut perché. Ils sont tous là ou quasi. Il y a même Gilbert, le labrador abricot qui soulève la tête pour mieux accueillir les caresses et dévisager tristement de ses grands yeux marrons, celles et ceux qui lui témoignent une affection.
Tous ces pauvres gens ne savent comment être, faire. Certains restent debout, d’autres s’attablent espérant une dernière chope à boire, une dernière cigarette qui empesterait de son odeur aigre et douce les murs de La Iza. Ce lieu raconte son histoire, leur histoire, ces soirées où la parole s’échangeait, les mots fusaient, les poings se regardaient en chien de faïence. La lumière tamisée était propice aux confidences, aux dessins laissés par le canif sur le bois sculpté. Sur les étagères, les verres et les bouteilles vont dorénavant laisser place à la poussière et au vide. Pourtant c’est ici que la vie défilait, que les plus rugueux, ceux qui ne pipaient mot, s’épanchaient dans l’alcool et la fumée. Les sangs s’agitaient mais le Barbu savait d’un regard les calmer.

Et ce con est mort ! Comme ça ! Sans prévenir! On n’entendra plus  « la porte s’ouvrir, le sifflement du vent marin ou le crépitement de la pluie sur les graviers se mêlaient à la musique, au brouhaha et aux éclats de voix. »
 

J’ai découvert un extrait de ce texte dans le recueil du prix hors concours. J’ai été secouée tout de suite. J’en voulais plus. Encore plus. Je désirais moi aussi être dans ce bar, ce zinc, ce lieu éternel où on se sent comme chez soi, enveloppé par la musique et la voix rocailleuse de Leonard Cohen, Jim Morrisson ou d’un Bob Dylan pas encore nobelisé.
Cela sentait la marée, l’odeur des cigarettes et des volutes bon marché. Sur les tables, les verres avaient laissé, comme à regret, les traces de leurs passages. Ici il n’y avait que des burinés, des taiseux, des rugueux, des qui sentaient l’odeur des grandes marées et du poisson. Pas les sentimentalistes des brasseries des beaux quartiers.  

Et c’est cela qui porte ce roman, ce lieu.  Cet estaminet, ce bar, ce troquet.

L’écriture de Jacques Josse vient à la fois nous gifler et nous prendre doucement par la main. Il triture nos boyaux comme on agite une cuillère dans la tasse en espérant y lire un présage quelconque. C’est fort, comme ces estaminets qui ne s’ouvrent qu’aux habitués, ces endroits qui sont chargés de vie, celle de ceux qui ne savent pas s’exprimer.
Il y a toute la poésie du lieu, des agapes, des solitudes et des ivresses nocturnes. On y entend la mer, le souffle puissant du vent, la tempête, les verres se remplir et s’entrechoquer. On y repère les camaraderies, les choses qu’on ne dit jamais mais qui entre deux verres se répandent. Tout est suggéré.

« Le boucher ralentit. Laisse le fourgon mortuaire pénétrer seul dans l’enclos. Braque, se gare sur le parking réservé au deuil, en haut de la corniche. A ses côtés, le professeur ferme les yeux, les ouvre, les referme. Il soupire et s’apprête à descendre du véhicule en étant intimement convaincu que dès ce soir, Barbu, couché en fond de tombe, charmé par l’appel de l’océan, regrettant de ne pas avoir emporté sa longue-vue, ses spots bleus et sa lampe torche, s’offrira une première sortie sous la lumière laiteuse des lampadaires du front de mer. Il se baladera incognito, sans corps et sans ombre, blotti dans les mots de tous ceux qui le feront entrer dans leurs conversations, ne les quittant qu’à l’heure de la fermeture, heureux d’avoir pu se dédoubler pour être présent dans de nombreux lieux en même temps. » 

Et dans un élan d’affection, Jacques Josse nous entraine dans ce troquet du bout du monde, du bout de rien, du bout de la vie. On s’y installe et on regarde la vie se serrer les coudes lorsque d’un coup de vent, d’un coup de rien, celui qui représentait, celui qui la tenait, est parti par un soir de grande marée. Chapelle ardente pour se retrouver encore un peu et se tenir chaud, ne pas l’oublier. Ames errantes sans capitaine.

 

A lire chez l'Atelier du passage. Merci Frédérique pour le prêt et quand tu veux pour d'autres découvertes de ce genre !

Chapelle ardente
Jacques Josse
Le Réalgar

 

Leonard Cohen - You Want It Darker (Lyric)